[PLANÈTE] La Terre, le plastique et nous

9 juin 2014 dans Culture scientifique, Vers la science

Allô êtres humains ? Ici la Terre.

Vous savez ? Votre planète. Celle sur, et grâce à, laquelle vous vivez. Celle sur laquelle vous évoluez, dans tous les sens du terme. Celle qui fournit l’air que vous pouvez respirer, l’eau que vous pouvez boire, les sols que vous pouvez cultiver et le champ magnétique qui vous protège des rayonnements mortels venus de l’espace dans lequel je me déplace, en orbite autour d’une étoile que je vous offre à une distance vous permettant d’exister.

Je rappelais ça juste comme ça. Ça fait jamais de mal de rafraîchir les mémoires. Puisque vous semblez m’oublier de plus en plus, vous qui me salopez, me réchauffez, me saignez, m’exploitez plus que je ne peux le supporter.

Je ne vous parlerai pas du Jour du Dépassement. Ni de pollution atmosphérique. Ni de pêche en eaux profondes. Ni des décharges à ciel ouvert. Ni des pesticides et autres saloperies. Ni des barrières de corail qui meurent. Ni même de réchauffement climatique. C’est dire.

(Quand même, parce que ça fait pas de mal, hein.)

Je voudrais vous parler du plastique.
Il faut qu’on cause.

VOTRE PLASTIQUE DANS MES OCÉANS

Vous parlez d’un septième ou d’un huitième continent (ou même d’un sixième, pour Nolwenn Leroy.) Je me fous comme de mon premier impact avec un astéroïde de l’adjectif numéral ordinal employé. Ce que je constate c’est que vous l’utilisez toujours au singulier. Alors qu’il y en a cinq. CINQ. Six, si on compte celui de la Méditerranée.

Cinq « continents », cinq gigantesques gyres, cinq monumentales soupes de plastique joliment répartis dans toutes les eaux du globe que je suis. Vous êtes des gros porcs (qui n’y sont pour rien, eux, d’ailleurs).

Vous voulez des chiffres ? Le gyre principal, situé dans le Pacifique nord, est grand comme 6 fois la France et sur 30 mètres de profondeur. Ce plastique pose problème à 267 espèces marines, tue 1 million d’oiseaux et 100 000 mammifères marins chaque année, sans compter que vous ingérez sans doute des micro-particules ou des substances très toxiques dans le poisson que vous mangez.

Le contenu de l'estomac d'un albatros

L’organisation écologique Algalita Marine Research Foundation (AMRF) et Greenpeace y ont recensé 6 tonnes de plastique pour 1 tonne de plancton (la base de la chaîne alimentaire, dont fait partie le phytoplancton qui, à lui tout seul, représente 50 % de la matière organique que je produis). Et ce sont des chiffres de 2007 !

L’expédition 7ème continent les explore les uns après les autres. Patrick Deixonne, un des explorateurs, est allé dans le gyre de l’Atlantique Nord le mois dernier. Voici son témoignage édifiant (à partir de 5’40).

Si vous voulez voir des images pour mieux vous rendre compte, il y a aussi ce documentaire d’Arte.

 

Maintenant, vous ne pourrez plus dire que vous ne saviez pas.

VOTRE PLASTIQUE DANS MES MONTAGNES

Si les continents de plastique de mes océans sont la preuve la plus flagrante et la plus impressionnante que vous êtes une espèce de gros dégueulasses, mes montagnes ne sont pas en reste. Prenons juste l’exemple du mont Everest. En 2011, ce sont plus de 8 tonnes de déchets qui ont été descendus de là-haut par une équipe de nettoyeurs. 8 tonnes !

C’est un tel problème que le Népal oblige d’ailleurs désormais aux touristes de ramener 8 kilos de déchets de leur expédition, sous peine de poursuites judiciaires et d’encaissement de la caution de 4000 dollars déposée au départ. Oui, il faut tout ça pour vous faire comprendre que comme les océans, les bords de route, les trottoirs ou les plages, la montagne n’est pas une poubelle.

VOTRE PLASTIQUE DANS MA BANQUISE

Comme si ce n’était pas suffisant de polluer les montagnes et les océans, votre plastique se retrouve piégé dans les glaces de ma banquise.

Et puisque c’est toujours nécessaire, je vous rappelle que je me réchauffe VOUS ME RÉCHAUFFEZ. Et il ira où, le plastique de ma banquise, quand les glaces auront fondu, mmh ? Dans les océans, puis dans les poissons, puis dans vos petits estomacs.

C’est formidable, ça quand même. Avant vous, je n’avais jamais connu aucune espèce, en 4,5 milliards d’années d’existence, qui s’est débrouillée pour rendre le dernier maillon de la chaîne alimentaire aussi craignos que le premier. Clap clap clap. Non mais respect. À ce niveau-là c’est du génie.

Mais je me demandais, l’autre jour… Vous ne seriez pas UN PEU CONS ?

VOTRE PLASTIQUE DANS MES ROCHES

Que votre plastique flotte sur et dans mes océans. Bon. Qu’il se retrouve congelé au sommet de mes plus belles montagnes. Bon. Qu’il soit coincé dans ma banquise. BON.

Mais alors ça ! ÇA VA PAS ÊTRE POSSIBLE.

© Patricia Corcoran et al., GSA Today

Bougre de saloperie d’espèce humaine, est-ce que tu te rends bien compte, EST-CE QUE TU UTILISES TA PUTAIN DE CONSCIENCE UNIQUE DANS L’UNIVERS EN L’ÉTAT ACTUEL DE TES CONNAISSANCES pour comprendre que tu viens de créer, avec tes conneries, une nouvelle sorte de roche ? Est-ce que tu réalises que c’est ma nature intrinsèque que tu es en train de remodeler ?

Parce que ça, là, sur ces clichés, c’est du « plastiglomérat« . De la roche, ce que je suis, d’où l’appellation « planète rocheuse », désormais mélangée à toutes sortes de matières plastiques, matériau qui n’existe pas dans la nature, que je ne peux pas fabriquer toute seule.

Voilà, je suis le monstre de Frankenstein. Je ne suis plus une planète rocheuse. Je ne suis plus une Planète Bleue. Je suis une Planète Plastique. Vos descendants, bande d’humains, ne m’appelleront plus la Terre mais la Plastique – si votre espèce vit assez longtemps pour ça, ce que je ne souhaite pas, en l’état des choses. (Ouais, c’est violent mais j’en ai ras le pôle, sans déconner.)

Le plastiglomérat… Vous avez laissé des traces sur moi qui sont merveilleuses : des constructions, des oeuvres d’art, etc… Mais ça, c’est sans doute ce que vous pouviez faire de plus sale et de plus vulgaire. Vous immiscer dans ma géologie. Faire entrer de force votre constituant non-naturel dans ma nature la plus basique.

Je suis tellement en colère et écoeurée.

LES SOLUTIONS

Heureusement, vous êtes plus intelligents par individu ou par petits groupes qu’à moyenne et grande échelle. Il y a des tas d’associations qui oeuvrent pour me nettoyer et pour faire de la prévention. Mais souvent à l’échelle locale – et c’est énorme, mais hélas pas assez si vous voulez (mais le voulez-vous vraiment ?…) changer les choses radicalement et durablement.

Il y a ce tout jeune homme, Boyan Slat, en qui je place beaucoup d’espoir, et qui a inventé une solution pour nettoyer le plastique des océans… à l’âge de 17 ans.

Aujourd’hui, à 19 ans, il dirige une équipe d’une centaine de personnes pour développer son idée. Et ils semblent être sur la bonne voie. Et non seulement ça, mais en plus vous pouvez l’aider – donc si vous m’aimez/me respectez un peu, n’hésitez pas à visiter leur site et à faire un don. Merci, vraiment, chaleureusement, par avance.

Tout le projet et ses avancées sont résumés dans cet article – mais si j’avais une tête, je la frapperais contre un mur de Planck tellement la question de la « rentabilité » me désespère. Comme dirait un célèbre proverbe, quand vous ne pourrez plus boire mon eau ni consommer ce que je vous laisse produire, vous vous rendrez compte que l’argent ne se mange pas. Et vous crèverez comme des cons après avoir pleuré vos mères d’être restés dans le déni aussi longtemps alors que vous saviez. (Ça, c’est moi qui rajoute, j’avoue.)

Il y a aussi la solution de vous passer définitivement de plastique – ce qui arrivera à un moment ou à un autre de toute façon quand vous aurez pillé tout mon pétrole. Mais ça arrivera forcément trop tard. Puisqu’il est déjà trop tard (CF le plastiglomérat).

Ou alors le plastique à base d’algues ou d’amidon. Mais visiblement quelques lobbies font bien en sorte que les entreprises qui veulent le développer n’y arrivent pas. (Ajouter quelques insultes bien relevées.)

Et recyclez, bordel. Collectez, recyclez, faites des matériaux propres.

Oh et puis merde. Trouvez les solutions tous seuls. Je vous survivrai, de toute façon, je m’en fous moi. Mais moins longtemps je vous accueillerai encore, mieux je me porterai. Allez voir sur Mars si j’y suis, tiens. Je vous parie que vous en reviendrez en chouinant et que vous commencerez à me respecter à nouveau.

Sauf qu’il sera beaucoup trop tard. Bande de veaux.