[LIVRE/ITW] « La vie imaginaire de Lautréamont », de Camille Brunel

mars 6, 2012 dans Culture, En vrac

Camille est un pote de lycée – comme ça, c’est clair. Mon avis n’est donc pas totalement objectif, mais ce n’est pas grave puisqu’il s’agit d’un billet sur mon blog personnel et non d’un article de presse.

Pour tout vous dire, et il s’en souvient bien, j’ai été sa première fan. Il me faisait lire des pages et des pages entièrement noircies de mots, de phrases, d’intrigues qui partaient dans tous les sens – et ce n’était pas grave. Ce que j’aimais déjà, c’était son style.

Camille Brunel. Photo sombre et mystérieuse, mais il l'aime bien, alors... Savez, je suis pas contrariante, moi.

Voyez-vous, rien n’a changé, au fond. Alors bien sûr, ce style a mûri, il s’est affermi, il s’est confirmé, il s’est recentré. Mais quel talent ! Ce garçon a un truc. Ce petit quelque chose ineffable qui fait pourtant toute la saveur d’une oeuvre.

Raconter la vie, certes imaginaire, de Lautréamont n’était pas une mince affaire et en plus, pour tout vous dire, je m’en fous pas mal. Je n’ai pas lu les Chants de Maldoror et ce que j’en ai entendu ne m’a pas donné envie.

Et pourtant… Pourtant, Camille réussit à m’intéresser à un auteur obscur et à une période de l’Histoire qui m’indiffère pas mal. Mais voilà tout l’extraordinaire de ce jeune écrivain : il pourrait raconter le périple d’un pot de fleur coincé sur un balcon que ça en deviendrait du génie. Parce que son style en a déjà.

« La vie imaginaire de Lautréamont » est donc, comme son titre l’indique, une biographie fantasmée d’Isidore Ducasse. La plume de Camille fait revivre une époque, des lieux et des personnages avec une modernité déconcertante. Tour à tour conteur ou simple spectateur, il épuise sans lasser différents modes narratifs qui bousculent le lecteur sans lui faire de mal. Au-delà du roman, il se fait également scénariste et réalisateur et les pages se transforment en pellicule. Son oeil aiguisé s’attarde sur des détails ou nous livre une description en plan-séquence qui contribuent au décalage charmant qui se dégage de cette lecture. Cinéma et littérature se mêlent à l’existence somme toute banale du futur Lautréamont que Camille sublime d’un oeil aux différentes focales et de l’autre profondément humaniste.

Ce premier roman grouille de fulgurances et il ne serait pas étonnant que Camille Brunel, loin des facilités des écrivains-stars de notre société peoplisée, commence très vite à peser lourd dans le cercle restreint des grands littérateurs.

En attendant, voici son interview. Attention mesdames : en plus, il est drôle.

Camille Brunel : « C’est un livre sur le film qu’on pourrait faire à partir de Lautréamont »

Qui es-tu, Camille Brunel ?
Je suis celui qui n’est pas mort à 24 ans et doit, du coup, réessayer d’écrire. C’est assez déplaisant. J’ai encore la possibilité de tout gâcher.

Comment t’es venue l’idée de ce livre ?
Je me demandais quels livres seraient inadaptables au cinéma. J’ai pensé écrire un scénario aux Chants de Maldoror. Et puis comme je ne sais pas écrire de scénario, je me suis dit que j’allais écrire un roman. Je ne savais pas non plus comment faire, en fait. Mais au moins, j’avais un modèle : les Chants.

Quel effet ça fait d’être publié chez Gallimard pour un premier roman ?
Une fois qu’on a fait le deuil de sa grosse tête, c’est assez horrible. La marge de progrès est extrêmement restreinte, mais la marge de déchéance, elle, est immense.

Pourquoi cette photo de couverture ?
Pour beaucoup de raisons… Dont la moitié ont été trouvées a posteriori… Je voulais d’abord quelque chose d’aquatique. C’est ainsi. Mon éditeur m’a proposé un poulpe et deux méduses. J’ai eu le coup de foudre pour elles. Le fond noir connote l’écran de cinéma. L’ombre derrière elles, le relief, la perfection numérique des images. Elles ont la forme de deux cerveaux, le mien, le sien. Elles ressemblent à des soucoupes volantes : annonce des passages de science-fiction et en même temps, de mon invasion dans le champ de la critique lautréamontienne – vue par les grands fossoyeurs comme une invasion de profanateurs, crois-moi. Et puis les méduses jouent un rôle très particulier dans les Chants. Je laisse au lecteur le soin de le découvrir.

Comment s’est passé le processus d’écriture ?
J’ai écrit un chapitre au hasard, comme on écrirait une nouvelle. Il a donné le la. Puis j’ai écrit un chapitre par-ci par-là, pendant bien un an. Toujours comme on écrirait des nouvelles, sans rechercher la cohérence. Puis je me suis mis à dérusher sérieusement le bouquin de JJ Lefrère, qui m’a servi de base, de scénario au film que je me suis fait. A dérusher tout ce que je trouvais sur les années qui m’intéressaient (68, 69). Il y a bien eu un mois ou deux pendant lesquels je travaillais absolument tous les jours, tous les matins. Je terminais mes études, j’étais en année sabbatique (majoritairement aux frais de ma mère). Quand l’année s’est terminée et que je suis entré, bien malgré moi, dans le monde du travail, j’ai mis le turbo. Je me suis mis une deadline, quoi. Le 24 novembre. Et je m’y suis tenu.

Quelle a été ta méthode de travail ?
J’avais un calepin dans lequel je notais les données de base, ce que Ducasse devait avoir en tête en permanence : dates de naissance, fiche d’identité des amis, adresses, et aussi le plan des rues qu’il fréquentait, la liste des aliments qu’il mangeait, les horaires de ses cours… Tout ça. J’avais aussi une feuille de papier avec la liste des chapitres, résumés par une idée, quelques mots. Et j’avais mon fichier word, chapitré également, dans lequel je déposais régulièrement mes idées, avant de me jeter dessus comme un sauvage et d’en faire des paragraphes écrits – d’abord sporadiquement, puis plus régulièrement.

Quelle est la part de réalité biographique de Lautréamont et la partie fictionnelle qui est la tienne ?
La liste est longue de ce que j’ai emprunté aux recherches. Il suffit de lire l’excellente hagiographie de JJ Lefrère pour le savoir. Mais je n’ai inventé aucun personnage. Tous les noms sont ceux de personnes réelles. Les deux personnages que j’ai inventés, Louis Durcour et Joseph Durand, sont les deux dédicataires des Poésies dont on ne sait rien. Sinon j’ai inventé toutes les histoires de filles et le parcours au lycée (en réalité on ne sait pas du tout ce qu’il a fait pendant 1862 et 1863, c’est pourquoi j’ai pu bidouiller mon histoire d’élève qui saute la seconde avant de redoubler la Terminale). Toute la partie sur la rédaction du texte est absolument fictive. On ne sait pas avec précision quand Ducasse est arrivé à Paris. Sinon, le retour en Uruguay est réel… l’autodafé aussi… la présence de Théophile Gautier à Tarbes deux semaines avant sa rentrée des classes… Tout ce que je dis sur la vie de sa mère aussi, pures déductions, probabilités psychologiques. Le chapitre en 2008, journée vécue. Allez voir si vous ne me croyez pas, quoi.

Quelle part de toi y a-t-il dans Lautréamont ?
Je me suis énormément ennuyé en cours. Je faisais des pompes pendant la rédaction du bouquin. Je peux respirer sous l’eau. Ce genre de trucs. J’ai écrit le chapitre sur le concert de Liszt après un concert de Keith Jarrett ; celui sur la mort de Baudelaire le jour de la mort de Michael Jackson…

Quelle a été l’influence de ton ancien professeur de rhétorique (référence à nos années lycée, NDLR) sur ton envie d’être publié ?
Influence négative : il n’y croyait pas. Il me faisait des remarques sur mes textes depuis quelques années mais il ne lui serait jamais venu à l’idée une seule seconde que ceux-ci puissent être mûrs pour l’édition. Je ne pense pas qu’il en soit convaincu aujourd’hui encore. J’ai donc écrit en réaction à lui. Il a lu un ou deux chapitres, puis j’ai laissé tomber : ses critiques m’agaçaient. Son intérêt distrait pour ce que je faisais a nourri ma colère, qui est un bon carburant, même si ce n’est pas le meilleur. Du coup, je ne sais pas vraiment si je dois lui en vouloir ou non.

Pourquoi avoir choisi plusieurs modes de narration ?
Parce que Lautréamont fait pareil dans les Chants. Voir la scène du jeune homme qui se déshabille avant de se faire mordre par l’araignée, chant V. Aussi parce que je ne veux pas donner l’impression de la cohérence. La cohérence me donne des boutons. Je ne la trouve nulle part dans la vie. Je ne vois pas pourquoi je l’aurais mise dans mon bouquin.

Pourquoi avoir amené à ce point les techniques du cinéma dans le roman ?
J’aime le cinéma. Plus que tout. J’ai dû regarder cinquante fois plus de films que j’ai lu de livres. Et puis ce n’est pas un livre sur Lautréamont : c’est un livre sur le film qu’on pourrait faire à partir de Lautréamont. Je veux qu’on ait l’impression de regarder un écran. Pas des pages.

Est-ce que tu fantasmes une adaptation filmée avec des codes littéraires ?
Non ! Je fantasme une adaptation absolument fidèle de ce que j’ai écrit ! J’ai même passé commande auprès d’ILM : je veux John Knoll aux effets spéciaux !

Pourquoi avoir choisi de distiller des détails anachroniques ?
Pour ne pas que le lecteur s’imagine que je lui raconte la vérité sur Lautréamont. Mais souvent, l’anachronisme n’est pas là où on le croit. Ce qui est amusant, c’est quand je peux mettre des détails de notre époque à celle de Lautréamont, et que ceux-ci soient invisibles. Je ne suis pas le premier à trouver que notre époque déborde de points communs avec le Second Empire.

Pourquoi toutes ces ruptures ? (de point de vue, de narration, d’époque…)
Même chose qu’avec la cohérence. Et puis, si je veux que le lecteur retrouve le confort du spectateur de cinéma, je veux le choquer, le secouer. Dans l’ensemble, je trouve que les gens sont de moins en moins souvent choqués. Sincèrement choqués. Il suffit de quelques heures sur internet pour nous faire oublier qu’on souffre. C’est dire. Je veux rappeler ce qu’est l’inquiétude, la vraie inquiétude, pas celle que l’on a pour soi, même pas celle que l’on a pour les gens qu’on aime. Une inquiétude plus fondamentale, que l’on est en train de perdre parce que la technologie, les supermarchés, tout ça nous donne l’illusion qu’on va plutôt bien. Je veux choquer, secouer, décontenancer le lecteur, le sortir de ses habitudes tranquilles, l’inquiéter et, en même temps, le rassurer : s’il recommence à s’inquiéter, c’est qu’il y a de l’espoir.
Sinon, comme dit l’autre (Beckett) : c’est pour rompre la monotonie, j’imagine.

Que raconterait un roman qui s’appellerait « Vie imaginaire de Camille Brunel » ?
Sérieusement, je suis en train de l’écrire. C’est pour l’instant un cauchemar sans intérêt. J’essaie de remédier à ce dernier point.

« La vie imaginaire de Lautréamont » (Gallimard) est disponible chez tous les bons libraires et même en version numérique. Vous m’en direz des nouvelles.

[LIVRE] Mes lectures d’août

septembre 6, 2011 dans Culture, En vrac

L’étranger, d’Albert Camus

Folio (première édition : Gallimard, 1957), 186 pages.
Littérature XXème siècle

Pourquoi ce livre
J’ai passé quelques jours chez un ami, et il travaillait ce soir-là. C’est le premier livre que j’ai vu dans sa bilbiothèque. Je suis d’origine pied-noir, ma grand-mère déteste Camus, mais je me suis dit qu’il serait peut-être temps, à mon âge, de m’émanciper… (N’allez surtout pas cafter, hein !!)
Résumé
Un mec tue un autre mec et il est condamné pour ça.
Mon avis
Ok. Euh… Pas compris l’intérêt littéraire/philosophique/historique/autre. Vide de sens. Ou s’il en a eu un, alors il a très mal vieilli. Mais bon pour la culture générale, alors… Me voilà instruite de ce-qu’il-faut-absolument-avoir-lu et de ce-qu’il-faut-absolument-avoir-âââdôré. Super.
Personnellement, ça m’a choquée plus qu’autre chose : tout part du fait (un détail dans ce roman !!) qu’un mec (pas l’assassin ni l’assassiné d’ailleurs…) maltraite et bat sa maîtresse. Et tout le monde trouve ça normal. Et c’est au programme dans les écoles. Euh… O_o
Anecdote
Après un débat sur Twitter, il s’est avéré que soit ce livre était encensé, soit il avait rendu complètement indifférent. Personne entre les deux. Personnellement, une heure après, je l’avais déjà oublié. Mais intriguée par ces personnes pour qui il compte et par le fait qu’il tienne une si grande place dans la littérature du 20ème siècle, j’ai demandé à ma grand-mère (l’autre, malheureux !!) de le lire pour avoir l’avis de quelqu’un de sa génération. (Je pense sincèrement qu’il s’inscrit dans une époque et un contexte géo-politique bien trop ciblé et trop spécial – j’en sais quelque chose – pour avoir d’écho aujourd’hui et ici.) À suivre…
Pirates, de Michael Crichton
Pocket (première édition en France : Robert Laffont, 2010), 348 pages.
Aventure

Pourquoi ce livre
Je suis une fan inconditionnelle de Michael Crichton, et je ne connaissais pas celui-là. Les histoires de pirates ne me passionnent pas en général, mais j’avais envie de légèreté et de quelque chose qui me sorte de mon quotidien.
(Hein ? Ouais, chui trop trop fière de la photo, ouais. Prise avec le livre posé sur une double page d’Horizons lointains, de Patrick Poivre d’Arvor.)
Résumé
17ème siècle, Caraïbes. Un corsaire anglais et son équipage partent récupérer un trésor dans une île espagnole ennemie.
Mon avis
Aventure, suspense, action, un peu de sexe. Je l’ai dévoré. D’autant plus intéressant que très documenté : le vocabulaire est très riche, et on apprend à la dernière page, sur une note, que les personnages ont réellement existé. C’est passionnant, distrayant, et bien écrit (par contre, certains dialogues auraient pu être retravaillés…)
Y a des auteurs comme Michael Crichton qui devraient éviter de mourir.
À lire avec la BO de Pirates des Caraïbes en boucle !
Titan, de Stephen Baxter
J’ai lu, 2001 (pour la première édition en France), 695 pages.
Hard SF

Pourquoi ce livre
J’ai découvert Stephen Baxter avec sa trilogie des Univers Multiples, devenant mon auteur de hard SF favori. Titan ne m’a pas déçu : c’est fascinant et il est impossible de le lâcher avant la dernière ligne.
Résumé
2008. Cinq êtres humains décident de s’envoler vers Titan, une des lunes de Saturne, où la sonde Cassini-Huyghens a découvert des traces de vies en 2004.
(La sonde est réellement allée là-bas en 2004, mais le roman a été publié en 1997.)
Mon avis
Basé sur des faits scientifiques réels, très technique (trop concernant les détails des navettes et la biochimie, peut-être ?) Fait réfléchir sur la NASA et sur la politique américaine, sur la conquête spatiale, sur la science, sur la place et la responsabilité de l’être humain dans l’univers en général.
Alternance mission Titan / partie d’anticipation sur le futur très proche (2015/2016) sur Terre qui fait froid dans le dos car presque bien vue pour le moment… Ecrit en 1997, il se trompe par contre parfois sur la place d’Internet – amusant à lire en 2011, du coup.
La citation qui m’a fait rire
(… et qui ne reflète pas vraiment l’ensemble du roman) : « Je sens mes couilles, donc je suis. » (p. 644)
Evolution, de Stephen Baxter
Presses de la Cité, 2005. 727 pages.
SF/Histoire

Pourquoi ce livre
C’était l’autre seul livre de Stephen Baxter à côté de Titan sur le rayon de la bibliothèque. Je n’allais quand même pas l’y laisser tout seul !!
Résumé
65 millions d’années avant notre ère. Purga, un petit primate, lutte pour trouver à manger et à boire, pour protéger ses petits, et pour échapper aux prédateurs. C’est notre ancêtre commun. Pourtant, au-dessus d’elle, une comète approche…
Mon avis
Stephen Baxter raconte magistralement l’histoire de l’évolution, de la disparition des dinosaures à l’an 2031, en passant par toutes les étapes qui transformeront Purga, petit mammifère ressemblant à un écureuil, à… nous. Basé sur des faits scientifiques, cela reste un roman et non une thèse, comme l’auteur le signale à la fin. D’autant plus qu’il poursuit l’histoire de l’évolution jusqu’à 30, puis 500 millions d’années après notre ère et au-delà…
D’où venons-nous ? Qui sommes-nous ? S’il ne faut pas oublier que c’est un roman, la rigueur de Baxter concernant la science permet de s’approcher de ce qui a pu réellement se passer. Je conseille vivement : c’est notre histoire à tous. Fascinant de toucher un peu mieux du doigt nos origines communes. Permet aussi de réfléchir à l’inné et à l’acquis, à ce qui nous reste de Purga et de ses descendants, à la nature de l’être humain, etc…
La citation qui m’a fait rire
« Une sorte de gros rhinocéros, l’elasmotherium, parcourait le nord de l’Eurasie. Il était équipé de grandes pattes et d’une corne de deux mètres de long : une licorne bodybuildée. » (p. 294)
(Le mec qui réussit à placer « licorne bodybuildée » dans un roman sur l’évolution, je veux bien l’épouser, ouais.)
Le fauteuil hanté, de Gaston Leroux
E-book, 324 pages
Fantastique

Pourquoi ce livre
Il fait partie des nombreux e-books gratuits que j’ai téléchargés dans la bibliothèque de mon iPad (merveilleuse petite machine, gnnn ♥). C’est le titre qui m’a donné envie de commencer par celui-ci plutôt que par un autre.
Résumé
A l’Académie française, les prétendants à un fauteuil laissé vaquant meurent les uns après les autres…
Mon avis
Style de l’époque, ton enjoué, suspense… Ça se lit tout seul, c’est à la fois drôle et prenant. Dommage qu’il soit si peu connu, j’aurais adoré le découvrir avant !
La citation qui m’a fait rire
« A quoi M. le secrétaire perpétuel répliqua qu’il était trop tard pour revenir en arrière et que lorsqu’on était Immortel, c’était jusqu’à la mort. » (p. 274)
La princesse de Clèves, de Madame de la Fayette
Folio, 160 pages
Roman XVIIème siècle

Pourquoi ce livre
Je ne l’avais encore jamais lu, j’avais réussi à passer à travers tous les spoils, et je me souvenais vaguement de cette polémique qu’avait lancée Nicolas Sarkozy. Je me suis dit qu’il fallait peut-être faire quelque chose pour ma culture générale…
(Je ne me rappelle plus l’objet de la polémique, et je m’en fous ! Si elle revient un jour, je pourrai au moins me faire ma propre opinion.)
Résumé
XVIème siècle, sous Henri II. Une jouvencelle est présentée à la Cour par sa mère, qui lui a enseigné les vertus de l’honnêteté et de la fidélité, pour la marier. C’est le prince de Clèves, tombé amoureux de la jeune fille, qui aura sa main. Mais celle-ci, peu après leur mariage, se prend de passion pour le duc de Nemours, et réciproquement…
Mon avis
J’adore le langage de cette époque. Mais j’avoue que, écriture délicieuse ou pas, j’ai été ennuyée par la première partie du roman. J’ironisais intérieurement sur le fait que c’était les Feux de l’Amour (ou les dessous de Twitter…) version cour royale à la Renaissance : les babillages et les histoires de qui-couche-avec-qui me gonflent. Même bien écrites, ça m’emmerde prodigieusement… J’ai failli lâcher.
Et puis on en arrive au noeud de l’intrigue qui m’a retourné les tripes. Être passionnément amoureux, ne pas pouvoir le (et se) montrer, ni le dire, et encore moins le vivre (?) est une des pires choses qui puisse arriver dans une vie. Dans un style dépourvu d’envolée lyrique (et donc presque clinique…), les bonheurs purs, les merveilles absolues, et les souffrances ineffables sont décrits avec une justesse rarement égalée. Et ça fait mal…
La passion amoureuse est à la fois la chose la plus intensément merveilleuse et la plus grande putain de saloperie qui puisse exister. Et 350 ans après, Madame de La Fayette nous en livre un exemple qui fera douloureusement écho à tous ceux qui l’ont connue, dans un style tellement détaché que l’horreur en est décuplée. Et c’est encore en-deçà de la réalité…
Intemporel et universel, ce chef d’oeuvre est plus que jamais d’actualité et ne prendra jamais une ride. (Contrairement à L’Etranger, donc, qui a dû n’avoir de sens que les quelques années suivant sa publication.)
Il permet de réfléchir sur le sens de la vertu et de la fidélité, sur quoi dire ou taire au sein d’un couple, et comment se comporter lorsque la passion survient… On se rend compte que, finalement, même si les moeurs ont changé et que le divorce est affaire courante, les problématiques sont exactement les mêmes aujourd’hui qu’au temps d’Henri II.
Personne ne sait comment réagir face à la passion amoureuse. La réaction de la princesse de Clèves en est une parmi d’autres. Mais finalement, on en vient à conclure que quoi qu’on fasse, personne ne sort jamais indemne de ce sentiment.
Je vais passer ma nuit à pleurer, hein, et je reviens avec le prochain ouvrage juste après.
Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates,
de Mary Ann Shaffer et Annie Barrows
Editions du Nil, 2009, 395 pages
Roman épistolaire

Pourquoi ce livre
J’avais envie de lire quelque chose d’un peu nouveau, mais je ne savais pas quoi. J’ai demandé conseil auprès de ma Môman qui m’a mis ce volume entre les mains avec ordre de le lire !!
Résumé
Londres, 1946. Juliet, écrivain fantasque, se remet doucement de la guerre et cherche un sujet pour son nouveau roman. Une lettre d’un habitant de l’île de Guernesey et membre du Cercle des amateurs de littérature et de tourte aux épluchures de patates (club littéraire créé pour tromper les Allemands qui occupaient l’île) va bouleverser sa vie.
Mon avis
Enorme coup de coeur pour ce roman. Pourtant, j’ai eu du mal à rentrer dedans : j’ai failli lâcher après 40 pages, pour finalement tenter d’insister quelques semaines après. Ensuite, impossible de le lâcher.
Le personnage principal a un style et un humour à pouffer de rire régulièrement sans crier gare, et l’histoire nous fait passer d’une joyeuse légèreté à des larmes poignantes. On se prend d’affection pour les habitants de cette île comme si c’était nous, lecteurs, qui correspondions avec eux. Leurs peines sont les nôtres, leurs joies aussi, et si les faits ne sont pas réels, on imagine que les deux auteures ont dû fournir un gros travail de recherches pour flirter au plus près de l’Occupation nazie sur cette petite île. Il est difficile, après la dernière page, de s’extraire de cette ville, de ces vies, de cette Histoire…
L’exploit de ce roman réside dans le fait de rendre absolument lumineuse la reconstruction d’une communauté meurtrie par la Seconde Guerre Mondiale, sans jugement manichéen ni pathos. Bien au contraire.
Si vous ne deviez lire qu’un livre sur tous ceux présentés dans ce billet, ce serait celui-là.
Citations…
… qui m’ont fait rire
« Cher Mr. Reynolds, J’ai surpris votre coursier en flagrant délit de dépôt d’oeillets roses sur mon palier. Je l’ai attrapé au col et je l’ai menacé jusqu’à ce qu’il me révèle votre adresse. Vous voyez, Mr. Reynolds, vous n’êtes pas le seul à user de la tactique de l’intimidation sur d’innocents employés. J’espère que vous ne le renverrez pas, il avait l’air d’un gentil garçon, et il n’a guère eu le choix : je l’ai menacé deLa Recherche du temps perdu. » (p. 52) 

… qui font réfléchir sur les relations virtuelles que nous entretenons avec des inconnus. Les thématiques des réseaux sociaux ne sont pas différentes de celles des anciennes correspondances épistolaires…   
« La navette s’est approchée du port poussivement, et j’ai vu St. Peter Port s’élever de la mer, en une suc­cession de terrasses dominées par une église posée au sommet, telle une décoration de sucre sur un gâteau. Mon coeur tambourinait dans ma poitrine. J’ai essayé de me persuader que c’était à cause de la splendeur de la scène, en vain. Toutes ces personnes que j’en étais venue à connaître, et même à aimer, étaient là. Elles m’attendaient. Je ne pouvais plus me retrancher der­rière une feuille de papier. Tu sais, Sidney, au cours de ces deux ou trois dernières années, je suis devenue plus douée pour écrire que pour vivre (pense à ce que tu fais de ce que j’écris). Sur le papier, je suis absolument charmante, mais c’est juste une astuce que j’ai trouvée pour me protéger. Ce n’est pas moi. Ça n’a rien à voir avec moi. Du moins, c’est ce que je pensais au moment où la navette postale est arrivée à quai. Dans un accès de lâcheté, j’ai failli jeter ma cape rouge par-dessus bord pour passer inaperçue. » (pp. 240-241)
L’Ange de Florence, de Patrick Weber
Labyrinthes, 2000, 181 pages
Policier/Historique

Pourquoi ce livre
J’ai trouvé le titre bon pour mon ego. Et surtout, quand je l’ai ouvert au pif pour en lire deux-trois lignes, le premier mot sur lequel je suis tombée était « sodomie ».
Résumé
Florence, XVème siècle. Leonard de Vinci n’est encore qu’un jeune homme. Et voilà qu’il est accusé des meurtres mystérieux de jeunes éphèbes.
Mon avis
Passez votre chemin ! C’est écrit en Oui-Oui (ce n’est d’ailleurs pas un critère de mauvaise qualité en soi), c’est surtout mal écrit, les personnages et les situations ne sont pas crédibles, et ce serait à peine adaptable en mauvaise série B historique.
Heureusement, le mot « sodomie » apparaît deux fois. (Hein ? Ouais, il me faut pas grand-chose.)
Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, de Stefan Zweig
Livre de Poche (première publication en 1927), 127 pages
Littérature autrichienne

Pourquoi ce livre
Alors que je passais la nuit chez une amie dont je gardais le chat pendant ses vacances, je me suis dit qu’il serait bien de lire enfin ce classique que je ne connaissais pas…
Résumé
Côte d’Azur, début du XXème siècle. Dans une pension pour la haute société, une des clientes, mariée, s’enfuit avec un jeune homme dont elle n’avait fait la connaissance que quelques heures auparavant. Scandale. Sauf pour une vieille femme, qui accepte de raconter son histoire – similaire – au narrateur, seul défenseur de la désertrice, lui expliquant ainsi comment une vie peut basculer en l’espace d’une journée.
Mon avis
Mouais. Je n’ai pas été très convaincue, ni très emballée, par cette histoire, qui m’a plus ennuyée qu’autre chose. Il s’agit encore de tenter d’expliquer la passion amoureuse, mais c’est moins convaincant que laPrincesse de Clèves, par exemple. Ca ne m’a pas du tout touchée.
Pourtant, j’aime beaucoup Stefan Zweig. Je reste une inconditionnelle du Joueur d’échecs, et si vous deviez ne lire qu’un seul livre de lui, ce serait son témoignage intitulé Le Monde d’hier, que j’ai lu et relu, et que je relirai encore. Dans ce livre, il raconte l’Europe d’avant la Première Guerre Mondiale, et les transformations que les deux guerres ont engendrées, dans son style si agréable à lire.
C »est à la fois un document historique et une réflexion presque philosophique sur la société et la psychologie humaine. C’est passionnant et ça permet de comprendre qui nous sommes, et d’où nous venons. Et ça éclaire pas mal de choses sur le monde (l’Europe !) d’aujourd’hui, du coup…
Le vaisseau des Voyageurs, de Robert Charles Wilson
Folio SF (première publication en 1992), 561 pages
Science-Fiction

Pourquoi ce livre
J’ai lu un roman de Wilson il y a quelques mois, intitulé Spin, que j’avais adoré et prêté à Pôpa. Il s’est souvenu avoir déjà lu un roman de cet auteur, et me l’a donc offert… ♥♥♥
Résumé
Un vaisseau extraterrestre est arrivé un jour et a stationné au-dessus de la Terre pendant un an, sans bouger, sans communiquer. Et un jour – ou plutôt une nuit – toute l’humanité s’endort et fait le même rêve, où les Voyageurs leur expliquent qui ils sont. Ils leur posent également la même question : souhaitez-vous devenir des entités immortelles ? Un être humain sur dix-mille refusera la transformation. Dont Matt Wheeler, médecin généraliste, (anti-)héros du roman…
Mon avis
C’est une histoire très prenante, et très troublante, du genre à faire rater sa station de métro ou à faire des rêves vraiment déstabilisants, voire désagréables. Ce n’est pas assez étrange pour qu’on s’imagine que ça ne sera jamais que de la science-fiction, mais ça l’est assez pour être presque mal à l’aise face à des questions comme : finalement, ça veut dire quoi, être « humain » ? et si cela arrivait vraiment, quelle serait ma réponse ?
Ces Voyageurs arrivent parce qu’ils ont vu que les Humains détruisaient leur planète, et qu’ils seraient notre seul salut. Entités dénués d’enveloppes physiques, ils sont des individualités, mais les connaissances et les souvenirs de chacun sont accessibles à tous. Ecrit au début des années 90, ça fait droit dans le dos : Wilson anticipait déjà les problèmes environnementaux auxquels nous faisons face, et le fonctionnement de ces Voyageurs décrit exactement le concept du web…
Lire ce roman, c’est être pris de vertiges. Mais paradoxalement assez grisants…
Extrait (pris au hasard)
« - Les choses continueront comme maintenant, dit-elle enfin. Du moins pour un temps. Peut-être jusqu’à l’hiver. Après… les gens commenceront à disparaître.
- A disparaître ?
- A abandonner leur corps physique. Oh, je sais que ça doit te sembler épouvantable… Mais ça ne l’est pas. Je t’assure que ça ne l’est pas.
- Si tu le dis, Rachel… Et qu’est-ce qui arrivera à ces gens ?
- Dans un premier temps, ils iront dans le vaisseau.
- Pourquoi « dans un premier temps » ? Ils n’y resteront pas ?
- Nous aurons un endroit à nous avant longtemps.
- Qu’est-ce que tu racontes ? Un vaisseau pour humains ?
- En quelque sorte.
- Mais… dans quel but ? Pour quitter la Terre ?
- Peut-être. Papa, ces décisions n’ont pas encore été arrêtées. Mais la Terre fait l’objet de sérieuses études. On l’a vraiment martyrisée. Les Voyageurs ont déjà commencé à la nettoyer. A refermer certaines blessures que nous lui avons infligées. Ils purifient l’air de son excès de gaz carbonique…
- Parce qu’ils peuvent faire une chose pareille ?
- Oui.
- Admettons.
Il soupira.
- Donc les gens disparaissent. Donc Buchanan est vide.
- Nous ne disparaîtrons pas tous. Du moins pas tous en même temps… Comment appelle-t-on un jour comme aujourd’hui ? L’été indien ? Le dernier beau jour de l’année. La dernière occasion d’aller se baigner, peut-être, ou de se promener. Eh bien, je crois que les quatre ou cinq mois à venir seront comme un été indien pour beaucoup d’entre nous. Notre dernière chance de porter un corps humain et de profiter de la Terre.
- Une dernière chance avant l’hiver.
- Une dernière chance avant quelque chose de mieux. Mais même si tu quittais une vieille cabane pour un palais des Mille et Une Nuits, tu aurais tout de même envie de jeter un dernier coup d’oeil sur ta cabane avant d’en fermer définitivement la porte.
Son regard était devenu vague, sa voix toute faible.
- C’est le berceau du genre humain. Et il n’est pas toujours facile de quitter le berceau.
Etrange, songea Matt, comme un jour si ensoleillé pouvait être aussi froid. »
(pp. 236-237)
L’Ombre du vent, de Carlos Ruiz Zafón
Livre de Poche (première édition en 2001), 637 pages
Littérature espagnole


Pourquoi ce livre
C’est mon amie Virginie qui m’a prêté ce livre en m’en disant le plus grand bien. Des mois qu’il traîne sur mon lit dans l’attente que je l’ouvre…
Résumé
Barcelone, 1945. Daniel, un petit garçon de 10 ans, suit son père qui l’emmène vers un endroit secret : le Cimetière des Livres Oubliés. Il doit y choisir un livre – à moins que ce ne soit le livre qui choisisse l’enfant : l’heureux élu est un roman d’un certain Julian Carax. Chose étrange, un homme au visage brûlé détruit systématiquement depuis des années tous les livres de cet auteur méconnu. Cela intrigue Daniel, qui va vouloir en savoir plus sur ce mystérieux écrivain…
Mon avis
Ce livre qui commence comme un roman pour enfant se transforme rapidement, et sans que l’on ne se rende compte de rien, en un roman policier aussi rythmé qu’enjoué, puis en un récit finalement assez sombre, qui mêle drames familiaux sur décor de guerre.
C’est rondement mené, le choix de Daniel comme narrateur donne une dimension très intéressante à l’histoire, puisqu’elle s’étale sur plusieurs années, suivant donc la fin de l’enfance, l’adolescence, puis le début de la vie d’adulte du garçon.
Ses tracas quotidiens, ses expériences et son apprentissage de la vie se déroulent en parallèle avec les histoires qu’il retrace avec son fantasque ami et collègue. Histoires qui se transforment d’ailleurs en une unique histoire dans l’Histoire…
Même si les lecteurs les plus perspicaces (dont moi, j’avoue) devineront les coups de théâtre à l’avance, on est littéralement happé par ce récit et il est très, très difficile de s’arrêter en cours de route. D’ailleurs, sur la couverture, est recopiée cette critique de Lire : « Si vous avez le malheur de lire les trois premières pages de ce roman, vous n’avez plus aucune chance de lui échapper ».
Mon conseil : commencez par la quatrième. Déconnez pas putain, j’y ai passé une nuit blanche, moi.
Citations
« Chaque livre, chaque volume que tu vois, a une âme. L’âme de celui qui l’a écrit, et l’âme de ceux qui l’ont lu, ont vécu, et rêvé avec lui. Chaque fois qu’un livre change de main, que quelqu’un promène son regard sur ses pages, son esprit grandit et devient plus fort. » (pp. 12-13)
« Je ne connaissais pas encore le plaisir de lire, d’ouvrir des portes et d’explorer son âme, de s’abandonner à l’imagination, à la beauté et au mystère de la fiction et du langage. (…) Mais c’est la même sensation, cette étincelle de l’inoubliable première fois. Ce monde est un monde de ténèbres, Daniel, et la magie est une chose rare. Ce livre m’a appris que lire pouvait me faire vivre plus intensément » (p. 39)
Pour ne pas disparaître, de Wade Davis
Albin Michel, 230 pages
Essai


Pourquoi ce livre
Il semblait intéressant de lire cet essai anthropologique, qu’on nous avait présenté comme positif et optimiste, pour NewZitiv. Je l’ai donc lu…
Résumé
« Pourquoi nous avons besoin de la sagesse ancestrale » : c’est le sous-titre, dès la couverture. Wade Davis nous raconte ce qu’il connaît de tribus et de peuples en voie de disparition (voire disparus !) à cause de la mainmise de la culture occidentale et capitaliste sur l’ensemble de planète et de ses ressources. Puis il réfléchit sur les conséquences de la non-préservation de ces peuples et de leurs cultures.
Mon avis
L’ouvrage souffre d’un manque de rigueur dans la construction. Il est certes divisé en chapitres, mais à l’intérieur desquels les descriptions et les avis s’enchaînent sans logique ni cohérence.
Au-delà de la pauvreté formelle, le fond est passionnant. J’ai découvert des tas de choses fascinantes sur des tribus de tous les continents, et plus excitant encore, je me suis rendue compte que ce que j’avais lu dans Evolution y ressemblait vraiment de très, très près. J’ai eu l’impression, finalement, que la description de ces tribus aujourd’hui était la suite, ou plutôt la continuation, du roman de Stephen Baxter – et là, je me suis rendue compte que malgré sa mise en garde, son texte se rapprochait peut-être plus de l’essai scientifique que du roman…
Wade Davis m’a rappelé également quelque chose que j’avais entendue à la fac pendant un cours d’anthropologie : certaines langues n’ont pas de mot pour désigner le temps. Ceux qui me connaissent savent ma passion pour la physique, et en ce moment plus particulièrement pour la question du temps, et je me suis souvenue que cette notion qui semble si humainement universelle à nos yeux d’occidentaux ne l’est vraiment pas.
Ce livre m’a également renforcé dans la conviction que cette volonté malsaine de vouloir nous faire croire que notre modèle occidental/blanc/capitaliste est le meilleur nous appauvrit et nous lobotomise, et que ce qu’on nous fait croire à renforts de livres et d’articles est une propagande monstrueuse. Non, toutes les sociétés humaines n’ont pas de hiérarchie, et non, toutes les sociétés humaines ne sont pas belliqueuses. Non, tout le monde n’a pas besoin de croire en un dieu unique et omniscient, et des milliers de tribus ne croient qu’en Mère Nature – peu importe les noms qu’ils lui donnent – ce qui fait d’eux des sociétés bien plus civilisées que nous (monothéistes pratiquantes ou de tradition) ne le serons sûrement jamais.
Non, ce que nous pensons être universel ne l’est pas : le temps n’existe pas dans certaines tribus, les enfants sont élevés uniquement par des hommes dans d’autres, ou bien encore la notion de remerciement n’a aucun sens dans une troisième parce que tout ce qui est chassé et cueilli appartient à toute la communauté et que le partage est obligatoire. D’ailleurs, non, la notion de partage n’a pas de sens non plus, puisque qui dit partage implique d’abord une individualité qui voudrait tout garder pour elle, et que cette notion d’individualité n’existe même pas. (Exemple qui prouve que notre langue échoue à rendre compte de ces sociétés si différentes que la nôtre.)
A partir de là, qui sont les plus humains ? Il serait bien évidemment dangereux de faire un classement selon le degré d’humanité de chaque peuple, mais ce livre concourt à faire détester notre société, celle-là même qui s’est mis martel en tête d’aller « civiliser ces sauvages » au cours des siècles derniers sous des absurdes et débiles prétextes religieux et/ou géopolitiques, à force de massacres, de négations des cultures, et de maladies bien occidentales. Qui sont les sauvages, exactement ?
Cet ouvrage, qui nous avait été présenté comme positif, termine sur des chiffres qui font froid dans le dos. Des milliers de cultures, de tribus, et de langues disparues, d’autres en voie de disparition à cause de nos conneries (déforestation, réchauffement climatique, plantation de drogues, etc…). Wade Davis a beau essayer de nous expliquer qu’on commence à prendre conscience que ces peuples doivent être préservés, les faits scientifiques qu’il étale sur plusieurs pages et qu’on l’on voit passer tous les jours dans l’actualité ne permettent aucun optimisme. On va perdre toutes ces richesses, et ne restera que les livres pour nous souvenir que tous ces autres êtres humains ont existé.
Oui, je suis sortie de la lecture de ce libre déprimée et en colère. Je me suis souvenue d’Evolution. Et je me suis dit… Tous ces efforts pour survivre… Tous ces coups de chance… Tout ça pour… ça ??…
Citations
« L’être humain n’avait pas pour obligation d’améliorer la nature, mais d’entretenir le monde. (…) A l’évidence, si l’humanité tout entière avait suivi intellectuellement la voie tracée par ces descendants des premiers humains à avoir quitté l’Afrique, l’homme ne serait pas allé sur la Lune. Mais d’un autre côté, si nous avions agi dans le respect du Rêve, nous ne serions pas en train d’observer les conséquences de processus industriels qui, en tout état de cause, menacent les supports de vie mêmes sur notre planète. »(p. 147)
« Avant de mourir, l’anthropologue Margaret Mead a exprimé la crainte qu’en glissant vers un monde plus homogène, nous ne soyons en train de jeter les bases d’une culture moderne générique et informe, qui n’aurait pas de concurrente. Elle redoutait que toute l’imagination humaine ne soit contenue à l’intérieur des limites d’une modalité intellectuelle et spirituelle unique. Son pire cauchemar, c’était que nous nous réveillions un jour sans même nous souvenir de ce que nous avions perdu. » (p. 175)
« Si je devais faire passer un seul message, ce serait que la culture n’a rien d’insignifiant. Il ne s’agit pas de décoration ou d’artifice, des chansons que nous chantons, des prières que nous psalmodions. C’est un élément de réconfort qui nous enveloppe et donne sens à la vie, un ensemble de connaissances permettant de tirer une logique des infinies sensations de la conscience et de mettre de l’ordre dans un univers qui, finalement, en manque. La culture, ce sont des lois et des traditions, un code éthique et moral qui isole un peuple du coeur barbare dont l’histoire nous enseigne qu’il bat sous la surface de toutes les sociétés humaines et de tous les êtres humains. (p. 180)
« Faire d’une croissance infinie sur une planète finie l’unique mesure de la santé économique revient à se lancer dans une forme de lent suicide collectif. Refuser d’inclure dans les calculs de la gouvernance et de l’économie le prix des violations des systèmes biologiques supports de vie, c’est être dans la logique du délire.
(…) Il ne s’agit pas de suggérer naïvement que nous devons tout laisser tomber pour essayer d’imiter les moeurs des sociétés non industrielles, ou qu’une culture renonce à son droit à bénéficier du génie technologique. Il s’agit de trouver une inspiration et un confort dans l’idée qu’il existe des chemins différents du nôtre et que notre destinée n’est donc pas écrite à l’encre indélébile sur un ensemble de choix dont il est prouvé scientifiquement et de manière démontrable qu’ils ne sont pas les bons. » (p. 197)
(Ce passage m’a particulièrement touchée puisqu’il résume en gros les craintes que j’ai expliquées dans ce billet, écrit quelques jours avant…)
Indignez-vous !, de Stéphane Hessel
Indigène Editions, 28 pages
Manifeste


Pourquoi ce livre ?
On en a parlé partout. Et ce mouvement des Indignés non violent et non politisé me plaît assez. Avant de savoir si j’aimerais vraiment m’y impliquer, je voulais savoir de quoi ça parlait exactement.
Résumé
Stéphane Hessel, 93 ans, ancien résistant, ancien déporté, co-rédacteur de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, demande aux jeunes d’aujourd’hui de s’indigner de toutes les injustices de notre époque.
Mon avis
Mais M. Hessel… Nous sommes indignés !!… Que croyez-vous ? Un exemple parmi tant d’autres, le mien, avec ce billet sur la situation des jeunes sur le marché de l’emploi aujourd’hui.
Ce manifeste n’est pas un appel : il ne fait que mettre en mots ce que beaucoup ressentent déjà depuis des années. Il prône l’insurrection pacifique – certes, mais comment ? Comme dirait Renaud, « si les élections changeait vraiment la vie, y a un bout de temps mon colon, que voter serait interdit » ; s’engager dans des associations (tout le monde ne le peut pas) ; donner de l’argent à des causes (tout le monde ne le peut pas non plus), etc… Donc : comment ?
Il le dit d’ailleurs clairement à un moment (je paraphrase) : pendant la guerre, ils avaient un ennemi concret contre lequel se battre (les Nazis), aujourd’hui, l’ennemi est invisible et immatériel (l’injustice). Certes. Et on se bat (pacifiquement) comment, contre ça ? Faire une Déclaration des Droits de l’Homme ? Déjà fait. Vivre en démocratie ? Déjà fait. S’engager, aider, dénoncer les problèmes ? Déjà fait. Créer des organisations non-gouvernementales ? Déjà fait.
Alors quoi ?
Citation
« C’est vrai, les raisons de s’indigner peuvent paraître aujourd’hui moins nettes ou le monde trop complexe. Qui commande, qui décide ? (…) C’est un vaste monde, dont nous sentons bien qu’il est interdépendant. Nous vivons dans une interconnectivité comme jamais encore il n’en a existé. Mais dans ce monde, il y a des choses insupportables. Pour le voir, il faut bien regarder, chercher. Je dis aux jeunes : cherchez un peu, vous allez trouver. La pire des attitudes est l’indifférence, dire « je n’y peux rien, je me débrouille ». En vous comportant ainsi, vous perdez l’une des composantes essentielles qui fait l’humain. Une des composantes indispensables : la faculté d’indignation et l’engagement qui en est la conséquence. » (p. 14)
Monsieur Hessel,  malgré tout le respect que je vous dois, je trouve que vous méconnaissez les conditions d’existence desdits « jeunes » (ou alors, vous êtes très optimiste – ce qui n’est pas un défaut). Ces jeunes ne sont plus les jeunes de votre jeunesse : il sont surdiplômés, ils ne trouvent pas de boulot, ou bien au Smic, et survivent dans des logements minuscules qu’ils arrivent à peine à payer – quand ils ne sont pas obligés de rester chez leurs parents jusqu’à des âges avancés parce qu’ils cumulent stages, interim, et jobs à temps partiel.
Alors oui, bien sûr qu’on est indigné de voir la multiplication des gens qui sont dans le besoin dans le métro ! Ainsi que de tous ceux qui sont victimes des marchands de sommeil ! Et de tous ces sans-papiers victimes de nos lourdeurs administratives et de la frilosité de nos gouvernements ! Mais que voulez-vous qu’on fasse ? La plupart des jeunes ne peuvent pas donner, ne peuvent pas aider, parce qu’ils doivent eux-mêmes se « débrouiller » comme ils le peuvent pour se loger et manger à leur faim.
Monsieur Hessel, je pense que vous vous trompez de cible. Les jeunes sont indignés. C’est un fait. Mais je ne pense pas que ce soit eux qui puissent faire quoi que ce soit pour changer les choses. Les décisions se prennent bien plus haut, et c’est dans les sphères politiques et dans les organisations non-gouvernementales que tout peut se jouer. Les jeunes, eux, s’en sortent comme ils peuvent – et parfois ils agissent. Mais je pense malheureusement que tout ceci est dérisoire. Même si nous faisions pression avec des initiatives comme les « Indignés », on ne nous écoute pas. Regardez donc ce qui s’est passé à la Bastille il y a quelques semaines…
Le meilleur des mondes, de Aldous Huxley
Pocket (première édition en 1932), 285 pages
Roman d’anticipation


Pourquoi ce livre
Un classique que je n’avais pas encore lu. Et beaucoup de gens m’en ont dit grand bien.
Résumé
Les êtres humains sont désormais conçus dans des matrices artificielles, et faits pour être parfaits, avec une caste supérieure et une caste inférieure. Ils sont programmés via des exercices psychologiques et inconscients. Mais il existe encore des « vrais » humains dans une réserve, que l’on appelle « sauvages ». L’un d’eux peut rejoindre le monde aseptisé.
Mon avis
Je n’ai pas du tout aimé. Stylistiquement parlant, déjà, ce n’est pas très accessible. On ne rentre jamais vraiment dedans – j’ai eu une impression de brouillon.Vraiment pas facile à lire, donc. Presque ennuyeux.
Je n’ai pas été emballée par le fond non plus. Alors bien sûr, en 1932, il avait certainement du sens – ainsi qu’après la Seconde Guerre Mondiale. Aujourd’hui, je pense qu’on sait tous que l’eugénisme poussé à son extrême, saylemal, hein.
J’ai été particulièrement mal à l’aise par le fait que le Sauvage (donc le « vrai » humain) était encore moins sympathique que les humains modernes. Une espèce d’illuminé qui passe son temps à se flageller (ce n’est pas une métaphore) pour d’obscures raisons pseudo-religieuses. Euh… Ouais. Si c’est ça un véritable humain, alors je préfère être une loutre.
Bon, et je ne vous cache pas que l’image de la femme dans ce roman n’a pas été tout à fait à mon goût non plus…
Et puis finalement, le but de cette société est certes d’être parfaite biologiquement parlant (mais en gardant les différences ethniques il me semble, donc bien loin de l’eugénisme nazi), mais surtout de ne plus souffrir et d’être heureux. Où est le problème, euh ?… Je situe pas trop bien, en fait.
Evidemment, les méthodes pour y arriver sont fascistes. Mais au fond, le soma ressemble fort à nos anti-dépresseurs (et ce serait vachement mieux si on pouvait s’en passer, hein !!), mais je défie quiconque de me dire qu’il n’a pas envie d’être heureux dans la vie et d’avoir un minimum de confort.
Alors certes, un être humain ne doit jamais être programmé comme un ordinateur. Il ne doit pas être dénué de sentiments indivuels et ne doit pas être destitué de son sens critique. Encore moins de ses libertés. Mais j’ai l’impression que ce « meilleur des mondes » décrit avant tout une humanité qui cherche la paix, l’absence de maladie, et le bonheur.
Je ne vois pas trop en quoi c’est choquant (je répète, donc, si l’on fait abstraction des méthodes pour y arriver, qui sont évidemment plus que condamnables et à combattre absolument)… Je ne comprends pas vraiment pourquoi ce livre est autant cité en exemple. Peut-être parce que mon interprétation n’est pas la même, certainement…
Je pensais qu’il allait me marquer – finalement, je vais l’oublier très vite en me demandant pourquoi on en fait tout un plat.
Oh, et un exemple, puisque l’auteur construit toute son argumentation en citant Shakespeare (un petit peu aurait été bien, mais ça revient vraiment trop souvent pour ne pas être lourd).
Son roman implique des matrices artificielles, ce qui nous laisse sous-entendre que les gens nés dedans ne sont pas tout à fait humains quand même – disons des humains améliorés, donc saylemal. Bon. Mais sait-il qu’à l’époque de Shakespeare justement, on ne considérait pas comme « humaine » une personne née par césarienne ? C’est dans Macbeth.
La notion n’humanité diffère selon les époques. Aldoux Huxley ne considérerait pas comme « humaines » les personnes conçues par FIV aujourd’hui, j’imagine ? Aujourd’hui, on ne meurt plus de tas de maladies, on peut prendre des anti-dépresseurs, et on est dans une société de loisirs et non plus de survie. Sommes-nous moins ou plus « humains » que nos ancêtres du Moyen-Âge, ou ceux d’avant ?… On est différent. Point barre.
Non, vraiment. Je ne vois pas bien ce qu’on trouve à ce livre… L’humanité ainsi que sa nature intrinsèque évoluent. Le tout est de faire attention aux dérives liées aux privations de libertés. Le reste, ma foi… Cela s’appelle le progrès, voire l’évolution.
Le facteur temps ne sonne jamais deux fois, d’Etienne Klein
Champs Sciences (Flammarion), 257 pages
Essai

Pourquoi ce livre
Je suis passionnée de physique, et en ce moment je m’intéresse plus particulièrement à la question du temps. Ce livre est le deuxième sur le sujet écrit par Etienne Klein – qui est un peu mon idole de toute ma vie.
Résumé
Difficile de résumer un essai scientifico-philosophique… Etienne Klein, docteur en philosophie des sciences et directeur de recherches au CEA, tente de donner une définition scientifique, physique – sinon philosophique – de ce qu’est le temps.
Mon avis
(J’ai triché. Je l’ai commencé en août, mais je l’ai fini début septembre, J’AVOUE.)
C’est évidemment fascinant. Mais il est sans doute moins accessible que le premier (Les tactiques de Chronos), parce que plus pointu et balayant moins largement la question en se concentrant surtout sur les questions du changement et du devenir.
Mais ça reste passionnant et assez facile à lire, malgré une absence d’humour par rapport à l’autre. De quoi réfléchir et se poser des milliards de question existentielles… J’adore !!
Pour résumer, je dirais que ce mois d’août a été particulièrement agréable ! Et c’est amusant de voir que la question de la définition de l’humanité est revenue régulièrement… Je recommande vraiment à chacun de lire Evolution : c’est notre histoire (romancée), c’est à la fois troublant et merveilleux.

[POESIE] Le Vicomte de Valmont (Concours Vol de Nuit 2008)

août 29, 2011 dans Culture, En vrac

Voici le texte qui m’a permis de faire partie des lauréats du concours « Vol de Nuit – Spéciale 20 ans », en juin 2008. La consigne était : « Quel est le personnage littéraire qui vous a fasciné, ou qui vous a provisoirement éloigné de la littérature ? » Mon choix s’est porté sur le Vicomte de Valmont…

 

LE VICOMTE DE VALMONT

C’est un homme méchant et manipulateur,
Un prédateur malin aux grandes ambitions,
Un séducteur habile à déchirer les cœurs
Un vil galant nommé : Vicomte de Valmont.

C’est une libertine emplie de perfidie,
Une maîtresse femme aux toujours bons accueils
Mais ne vous fiez point à sa grande courtoisie
C’est la tant redoutée Marquise de Merteuil.

Ce duo infernal et si machiavélique
Multiplie les conquêtes et les trahisons
Pour déshonorer les figures angéliques
Soumises à leurs jeux d’amour et de passion.

Leurs victimes choisies, Cécile et de Tourvel,
Prises dans les filets de leurs plans démoniaques,
Sont ou bien mariée, ou jeune jouvencelle,
En tout cas cibles pures à leurs plans d’attaque.

Si je fus tant touchée par les desseins cruels
De ces anciens amants aux mœurs affriolantes
C’est parce que je fus Cécile et de Tourvel,
Passionnée, abusée, mais toujours consentante,

Une proie si facile et à la fois sauvage
Pour un Valmont moderne au regard de velours
Pour un vicomte âgé de quelques fois mon âge
Sans contexte serti de merveilleux atours,

A ce point ambigu, dénué de manières,
Et uniquement mû par ses envies ardentes
Qui me fascinaient tant et me laissaient naguère
Bien plus morte que vive et si souvent tremblante…

Je me demandais lors où était de Merteuil,
La complice cachée, la fière entremetteuse,
La sorcière engagée aux multiples écueils,
Ce personnage odieux aux lettres si flatteuses

Je ne l’ai pas trouvée au-delà de moi-même,
Moi, complice avouée de mon propre bourreau,
J’étais aussi marquise et portais le diadème
D’une étonnante aisance accordée au berceau.

Ce livre épistolaire et ces deux personnages
M’ont d’autant plus émue qu’à travers leur histoire
Une leçon de vie donnée page après page
Se révélait à moi et comblait mes espoirs

De comprendre les lois des relations humaines
Dans leurs plus noirs desseins et leurs plus vils contours
En espérant bien sûr que cela ne me mène
A aucun des malheurs provoqués par leurs tours !

L’ineffable Magie, la fée Littérature,
D’un coup de baguette nous explique le monde,
Les rancœurs et les cœurs, les espoirs qui perdurent,
Les passions éperdues auxquelles on succombe ;

Elle anticipe tant mes erreurs d’ici-bas
Que jamais sans roman je n’oserais sortir
Ni trop m’aventurer dans de délicieux bras
Sans prendre de leçon qui pourrait m’avertir

D’une éventuelle dangereuse liaison
Qui pourrait m’arriver du jour au lendemain.
Ne pas s’entourer de toutes les précautions
Serait creuser le nid de problèmes sans fin…

Aimer les livres et leurs bons enseignements
Est la clef d’une vie heureuse et réussie,
Ils nous offrent toujours d’abréger nos tourments,
D’améliorer nos cœurs, et nos sens en sursis

Et malgré mon envie de brûler les étapes,
D’accumuler amants, amantes et désirs,
Je freine mes ardeurs avant que ne me happe
L’insatiable appétit qui me fera souffrir

Car la vie toute entière en ses multiples dons
Est tellement prospère en cadeaux de tout style
Que profiter de tous est impossible, au fond,
Alors la frustration me laissera fébrile.

Je me laisse bercer par ces phrases chiadées
Que nous offre le grand Choderlos de Laclos
En rêvant d’un Valmont, contente d’avoir joué
Dans la cour des plus grands, et attendant bientôt

D’enfin vivre moi-même un autre de ces rôles
Que les livres nous offrent pour nous rendre heureux,
Et de croquer mes rêves comme sans contrôle
Pour jouir sans hésiter car la vie est un jeu…

[LIVRE] La Centrale : un premier roman brouillon et ennuyeux

mai 6, 2010 dans Culture, En vrac

La Centrale, paru chez P.O.L, est le premier roman d’Elisabeth Filhol. Il traite avec maladresse la question des employés des centrales nucléaires, de leur solitude, et de leur précarité. Froid et indigeste.

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La Centrale, premier roman d’Elisabeth Filhol, raconte l’histoire d’un homme qui… En fait non. Ce n’est pas une histoire, et il n’y a pas un personnage, mais deux. En fait non. Un seul. Ou beaucoup. En fait on ne sait pas trop. On ne sait pas trop, parce que le style est aussi lourd qu’obscur, transformant la lecture de ces 140 pages en un ennui laborieux. C’est bien simple : pas une phrase ne donne envie de lire la suivante.

On comprend qu’il est question de centrales nucléaires et de ses employés précaires, soumis au danger permanent d’une exposition trop forte et à la peur de la contamination. Les descriptions s’enchaînent mécaniquement pour faire comprendre le statut de machine humaine des employés, seule cohérence de l’ensemble : les suicides, la visite médicale, la cohabitation en camping-car, les formations aux gestes de sécurité, l’arrivée à la centrale suivante, la route, les entretiens d’embauche, le déroulement de la catastrophe de Tchernobyl, le copain qui ne peut pas y aller, le diplôme qu’on n’a pas eu, les conversations entre employés. Oui, dans cet ordre. Autrement dit, en plus d’être ennuyeux, ce texte n’a aucune logique – on ne s’y retrouve pas.

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Cela dit, c’est bien documenté. Mais pourquoi faire un roman avec des détails si précis livrés dans un style plus froid (et moins bon) qu’un premier exercice d’étudiant en première année de journalisme ?… Un reportage de trois minutes dans un journal télévisé nous en apprend tout autant. Avec des images. Et il y en a régulièrement. Elisabeth Filhol, dans une interview accordée à evene.fr, l’avoue elle-même : « Ils ont abordé différents aspects du problème, de l’extraction de l’uranium au démantèlement des centrales, en passant par la maintenance des réacteurs et le traitement des déchets. On peut dire que la télévision a pleinement joué son rôle. »

Paru chez P.O.L lors de la rentrée littéraire de janvier, il a été encensé par la critique et a reçu le prixFrance Culture-Télérama 2010. Sans cesse perçu comme engagé et politique (alors que l’auteure s’en défend !), il est surtout la preuve éclatante que la médiocrité littéraire doublé d’un sujet sur la « France d’en bas » fascine l’intelligentsia parisianiste, toujours avide de cette précarité qu’elle se délecte de mépriser, et qu’elle met régulièrement en avant sous des formes nobles (la littérature, pensez donc !) afin de satisfaire ses besoins faussement citoyens et se donner bonne conscience.

Finalement, ce premier roman vaut peut-être mieux que ce (mé)prix.

FILHOL Elisabeth, La Centrale, POL, 140 pages. 14.50 €

[LIVRE] « La théorie des cordes » : un polar scientifique aux frontières de l’horreur et de la métaphysique

décembre 8, 2009 dans Culture, Culture scientifique, En vrac

José Carlos Somoza livre avec ce sixième roman un polar glaçant qui se base sur la théorie de la physique la plus excitante de ces dernières années : la théorie des cordes. Sa technique de narration sans faille est au service d’une histoire oppressante, mais qui finalement amène des réflexions salutaires.

Il est des romans dont on voudrait qu’ils ne finissent jamais. La théorie des cordes de José Carlos Somoza est de ceux-là. L’auteur cubain joue avec nos nerfs : chaque page que l’on tourne nous précipite un peu plus vers la fin d’un plaisir de lecture absolument divin, et ce n’est pas concevable. Mais ce qui l’est encore moins, c’est d’attendre une autre interminable nanoseconde pour découvrir ce qui se cache sur cette « page d’après » tant redoutée. Et c’est justement de temps, d’infimes portions de temps qui peuvent s’allonger à l’infini, dont il est question dans ce roman. Le fond, la forme, tout est lié.

Une théorie complexe mais fascinante

Que les non-spécialistes se rassurent : la théorie des cordes n’est qu’un prétexte à l’intrigue. José Carlos Somoza vulgarise à merveille cette théorie complexe de la physique qui part du principe que tout dans l’univers (la matière, les forces, la lumière et… le temps) est composé de cordes de taille infinitésimale et non de particules – réalisant par là même le rêve d’Einstein en englobant dans une seule théorie sa fameuse relativité générale (pour l’infiniment grand) et la physique quantique (pour l’infiniment petit).

Une expérience qui tourne mal

Des procédés révolutionnaires de recherche sont donc mis en œuvre dans ce livre. Une équipe de scientifiques est recrutée pour participer à un projet classé secret-défense. Il consiste à ouvrir des cordes de temps et à fixer sur un support physique les photons qui s’en échappent… pour obtenir ainsi une image du passé. Malheureusement, un accident se produit lors d’une expérience et le projet est abandonné. Mais dix ans après, une série de meurtres survient, ne touchant que les personnes qui y ont participé. S’engage alors une course contre la montre pour les survivants qui doivent faire face à des assassinats de plus en plus nombreux et de moins en moins explicables scientifiquement…

Un polar haletant

José Carlos Somoza livre avec ce roman un polar d’une efficacité redoutable. Le rythme est soutenu, le suspense insupportable, la narration chiadée ; les personnages sont incarnés, l’horreur est à son comble et l’atmosphère se fait de plus en plus étouffante. L’auteur réussit l’exploit de ne jamais tomber dans les clichés du genre tout en les effleurant quand même pour ne pas perdre son lecteur. Mais son talent culmine à des sommets rarement atteints dans les toutes dernières lignes, nous offrant une chute prenant de court les lecteurs les plus perspicaces.

De la physique à la métaphysique

Au-delà de son génie littéraire, José Carlos Somoza, un ancien psychiatre, pose avec ce roman se basant sur la physique un certain nombre de questions métaphysiques universelles. Rabelais et son « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » prend ici toute son importance dans des considérations qui pourraient sembler manichéennes à première vue, mais qui finalement évitent cet écueil. Plus profonde encore, la réflexion sur la nature humaine et ses zones d’ombre fait écho à toutes les questions que chacun s’est posées un jour, en les mettant en lumière sous un angle différent – et d’autant plus enivrant.

SOMOZA José Carlos, La théorie des cordes, Actes Sud, 2008, 600 pages – 11,50€

[CULTURE/TECH] Livres, web, NTIC : débuts poussifs d’un ménage à trois qui promet

novembre 17, 2009 dans Culture, En vrac, Travaux universitaires

Les livres, le web, et le Kindle : trois faces d’une même révolution économique et numérique à réussir à tout prix, dans l’idéal d’un nouveau modèle satisfaisant pour tous.

A l’instar de l’industrie du disque, le monde de la littérature entre dans une phase délicate de son histoire : la transition entre l’ère du papier et celle du numérique. Si l’invention de l’imprimerie a révolutionné l’accès à la connaissance, la démocratisation du média Internet et des nouvelles technologies permet à tout un chacun d’être non plus un simple spectateur de la vie culturelle, mais d’en devenir un acteur à part entière. Les internautes, non contents de proposer leurs propres contenus littéraires, pourraient commencer à faire de l’ombre aux écrivains des grandes maisons. D’un autre côté, l’arrivée du Kindle d’Amazon risque fort de peser dans la balance économique de l’édition classique. Ces deux évènements quasi-simultanés pourraient donner le top départ d’un rapport au livre totalement nouveau.

Un premier salon réel tiré du monde virtuel

Un évènement récent symbolise l’entrée dans cette nouvelle ère : le premier« Salon facebouquins des grands auteurs de la petite édition » qui s’est tenu les 17 et 18 octobre 2009 au restaurant Le Mélange des Genres à Paris. Organisé à distance par deux membres de Facebook qui ne se connaissaient pas (Edith le Dico et Al LU-SINON), le principe était d’organiser des rencontres réelles entre auteurs et lecteurs qui n’étaient entrés en contact auparavant que sur le réseau social Facebook. Les 26 auteurs participants sont issus de la petite édition ou de l’édition à compte d’auteur : aucun d’entre eux n’a donc de visibilité dans les médias dits classiques (presse écrite, télévision, radio). Pourtant, cette première édition a été un succès : plus de 200 visiteurs, mais aussi et surtout une couverture médiatique non-négligeable. Outre les partenaires (BSC News Magazine et Overblog), la presse – et pas la moindre – s’est fait l’écho de l’évènement : LCI, Canal +, ActuaLittéCosmopolitan,ArtéMédia, etc… Pas assez pour faire de l’ombre aux différentes polémiques, discussions, et autres pronostics concernant l’attribution des prix littéraires dans l’édition classique, mais de quoi enclencher tout de même une petite révolution dans le monde de la littérature. L’industrie du livre devra désormais compter avec ces nouvelles pratiques et ces salons « off ».

Un Salon facebouquin sans auteur du web

On peut cependant reprocher au premier Salon facebouquin son manque d’intérêt pour les auteurs qui ne publient qu’en ligne. C’est d’ailleurs leur grand paradoxe : s’autoproclamer premier salon né du web et promouvoir des auteurs qui publient… sur papier uniquement. Certes, l’idée de ce salon est partie de Facebook, d’auteurs qui – par choix ou par défaut – font la promotion de leurs ouvrages via Facebook. Mais le lien avec le média Internet s’arrête là. Or, l’avenir de la littérature est désormais au support virtuel. De nombreux évènements sont emblématiques de la période trouble dans laquelle le monde de l’édition se trouve : la numérisation de contenus par Google, la démocratisation des supports techniques (iPhone, PDA), et bien sûr l’arrivée du Kindle d’Amazon qui tentera de s’imposer comme le lecteur de référence de livres électroniques (ou e-books). Autant de facteurs qui ont l’air d’échapper au co-fondateur du Salon facebouquin, Al LU-SINON, qui semble ne pas connaître l’existence du Kindle : « Lire un livre complet (…) n’est pas faisable, surtout qu’on ne peut pas mettre son ordinateur, portable ou non, dans son sac, dans sa poche, et que ça fait vite mal aux yeux » . Etonnant, pour un auteur qui se revendique du web… La révolution numérique de la littérature, malgré leur initiative originale et louable, ne passera pas par eux.

De l’e-book à l’e-écrivain

Et pourtant, les batailles concernant les livres virtuels n’en sont qu’à leurs débuts, à commencer par les (re)définitions des termes : qu’est-ce au juste qu’un « livre virtuel », par exemple ? Au-delà de la dimension philosophico-linguistique, c’est toute une juridiction qui est à revoir, aussi bien au niveau des formats qu’au niveau des contenus et de leurs protections. Quand contenus il y aura, car la pauvreté en la matièreest la principale critique qui est faite en ce moment à ce sujet. Mais la solution ne viendrait-elle pas des internautes eux-mêmes ? Contrairement aux 26 écrivains du premier Salon facebouquin, des centaines d’autres auteurs publient leurs œuvres sur le web (le plus souvent gratuitement), que les internautes peuvent soit lire en ligne, soit télécharger au format voulu (.rtf, PDF, e-book, MP3). Et la plupart également (Vanessa du Frat et Anna Galore, pour ne citer qu’elles) revendique le fait de ne pas vouloir de publication papier. Le livre trouverait donc via le web et grâce au Kindle et ses dérivés une existence virtuelle qui pourrait fortement peser dans la balance de l’édition classique. Car même si les éditeurs commencent à proposer leurs nouveautés sous format e-book, le prix de revient d’un ouvrage papier et de son homologue virtuel est sensiblement le même. Les aficionados des nouvelles technologies – et notamment les jeunes – se tourneront donc naturellement vers les productions littéraires directement virtuelles, et totalement gratuites. Sans même parler du piratage…

Dans cette nouvelle configuration, l’ensemble de la production et de l’édition littéraire est à revoir. Les professionnels de l’écriture, que ce soit les écrivains ou les éditeurs, doivent absolument prendre en compte les changements qui se produisent depuis quelques mois, et qui n’auront de cesse de s’accélérer. Les erreurs commises par l’industrie du disque, aujourd’hui dans une crise majeure, doivent servir de leçon. Un nouveau modèle économique, fiable et juste, doit absolument être mis en place, afin que tout le monde puisse y trouver son compte : les éditeurs, les auteurs, et les lecteurs. Les pronostics sont lancés quant à la date du premier e-best-seller…

[ITW] Patrick Poivre d’Arvor : « Un journaliste littéraire doit avoir envie de tout découvrir »

avril 23, 2008 dans Culture, En vrac, Interviews, Travaux universitaires

Dix jours après avoir interviewé une femme journaliste de TF1, me voilà de retour. Décidément… Je dois avoir un bon karma avec cette tour. Un karma excellent, même, puisque aujourd’hui j’ai rendez-vous avec Patrick Poivre d’Arvor. Excusez du peu. J’appréhende, bien sûr, je suis un brin nerveuse : la secrétaire m’avait prévenue – j’ai quinze minutes, pas une de plus. Bigre.

Les ascenseurs aux écrans de télévision encastrés m’emmènent jusqu’au deuxième étage. Le calme règne. Il est 12:30, ce n’est pas la ruche que j’attendais. La moquette feutre mes pas, j’arrive en silence dans le bureau de ses deux secrétaires, qui me laissent patienter sur une chaise à quelques centimètres de la porte de son bureau. Alors comme ça, c’est derrière ce portrait de la Vierge que se cache l’antre de l’homme le plus regardé d’Europe ?

Voilà qui me laisse songeuse… Mais n’ayant pas la télé, je connais moins le présentateur-vedette que l’écrivain. Et ça tombe bien, puisque je viens l’interviewer sur sa fonction de journaliste littéraire dans le cadre de l’écriture d’un mémoire.

La secrétaire m’invite à entrer. Le cœur battant, je franchis la porte et entre dans son bureau. Et le voilà, qui vient vers moi, cet homme-tronc tout en jambe… Il me serre la main, me souhaite la bienvenue, et me propose de m’asseoir. Je ne me laisse pas impressionner par l’aura puissante qu’il dégage, je reste concentrée, et je dépose délicatement le dictaphone sur son bureau.

Entretien avec l’intervieweur interviewé.


FP – Vous avez une licence de droit, vous avez fait Sciences-Po, Langues Orientales, et enfin le CFJ. Parmi toutes ces formations, avez-vous eu une quelconque spécialisation en journalisme culturel ?

Patrick Poivre d’Arvor – Non, je n’ai pas eu de spécialisation particulière. C’est juste mon propre goût, le fait d’avoir aimé les livres depuis la préadolescence, qui m’a mené au journalisme littéraire.

FP – Vous présentez Vol de Nuit et Place aux Livres… Vous y êtes arrivé par passion, alors ?

PPDA – Oui par passion, parce que comme les livres m’ont beaucoup appris, j’ai eu à mon tour envie d’apprendre aux autres et de leur dire : « Lisez, vous allez voir comment vous allez vous enrichir, comment vous allez découvrir d’autres mondes… »

FP – Ces émissions viennent de vous, alors ?

PPDA – Oui. C’est moi qui les ai proposées dans les deux cas, aussi bien à TF1 il y a 20 ans qu’à LCI il y a maintenant 14 ans. Et depuis, ça dure.

FP – Vous présentez donc ces émissions, mais est-ce que c’est votre seul rôle ?

PPDA – Je ne suis pas producteur : il y a quelqu’un qui fait ça très bien, qui s’appelle Anne Barrère. Elle s’occupe des problèmes techniques, de matériel, de toute nature. Mais en revanche la programmation, c’est moi qui la dirige, oui. Il y a juste deux personnes qui travaillent sur l’émission : il y a Anne, donc, et Jessica Nelson, qui m’aide pour la programmation, qui me donne deux ou trois pistes sur les livres intéressants. Et je fais le choix définitif à chaque fois de qui je prends, ou de qui je ne prends pas, parce que malheureusement il y a des choix à faire. Il y a tellement de livres… J’en reçois 40 par jour, des livres, vous vous rendez compte ? Et il y a deux émissions par mois, donc il faut faire des choix.

FP – Et quand ce sont des émissions à thème, c’est vous qui choisissez le thème ?

PPDA – Ca démarre parfois par un thème, puis très vite j’agrège d’autres sujets qui ne sont pas forcément dans le thème direct. C’est difficile de réussir à trouver un thème à chaque fois.

FP – Vous êtes chroniqueur, aussi, à Nice Matin et à Marie-France. Quelle différence faites-vous entre un journaliste littéraire, un chroniqueur, et un critique ?

PPDA – Alors d’abord j’essaye toujours, aussi bien à Marie-France qu’à Nice Matin, d’évoquer des livres que je n’ai pas évoqués dans les émissions de télévision. Je trouve qu’il y a tellement peu de place pour parler des livres qu’il faut éviter de parler toujours des mêmes. J’essaye de donner leur chance à beaucoup de livres. Alors un critique c’est bien simple, c’est quelqu’un qui décortique et qui dit ce qu’il a aimé ou pas aimé de tel livre. Il se trouve que mon choix à moi c’est plutôt de parler des livres que j’ai aimés. Les livres que je n’ai pas aimés je les mets de côté, ou je les offre. Mais la place étant très réduite, tellement réduite…

FP – Oui c’est court, c’est quelques lignes…

PPDA – Oui, mais même plus généralement, je parle de la place pour parler des livres ! Ce serait trop bête d’utiliser cette place pour en dire du mal. Sauf si vraiment c’est des escroqueries majeures et qu’il y a quelques statues qui ont besoin d’être déboulonnées.

FP – Vous avez dit critique, mais en fait vous êtes présenté comme chroniqueur. Où se trouve la différence, alors ?

PPDA – Oh je ne sais pas… je chronique, c’est-à-dire que je raconte… Normalement un chroniqueur raconte la chronique de la vie littéraire, voilà la différence… Sinon, ça ne change pas grand-chose…

FP – Qu’est-ce qu’un bon journaliste littéraire ?

PPDA – C’est quelqu’un qui n’a aucun a priori, pour moi c’est la base. Il faut vraiment surtout avoir envie de tout découvrir – et après il arrive ce qu’il arrive. Mais surtout ne pas avoir d’a priori, aussi bien positif que négatif. C’est vrai qu’il y a des livres, des collections, des éditions, des auteurs dont a priori on pense le meilleur bien. Il faut les regarder comme les autres. Il faut éviter d’aller dans le panurgisme, aussi bien d’un côté que de l’autre. Et c’est aussi quelqu’un qui est didactique, qui donne envie – ça c’est très important. Donner envie.

FP – La plupart des journalistes littéraires sont aussi écrivains. C’est votre cas… Faut-il être écrivain pour avoir une émission littéraire ?

PPDA – Non, je ne crois pas. Il y a peu d’exemples du contraire, c’est vrai, mais c’est tout à fait possible de faire du journalisme littéraire sans être auteur.

FP – Votre fonction principale au sein de la chaîne est d’être présentateur du 20-Heures… En mettant de côté votre statut d’auteur, et par choix, auriez-vous pu vivre seulement de la littérature ?

PPDA – Par choix, oui. Par choix j’aurais pu, mais c’est vrai que je me suis embarqué dans les deux aventures… Mais j’ai d’abord commencé par la littérature, puisque j’ai écrit mon premier livre à 17 ans. Et après, assez vite, je suis arrivé dans le journalisme. C’est vrai que ce sont deux passions, que j’ai voulu essayer de mener de pair.

FP – Et vous y arrivez bien…

PPDA – Pour l’instant, mais je suis parfois un peu fatigué… Je viens de terminer un livre qui va sortir la semaine prochaine, qui s’appelle Horizons lointains[1], sur les écrivains voyageurs.

FP – Quels conseils donneriez-vous à un journaliste qui voudrait se spécialiser dans lalittérature ?

PPDA – C’est essentiellement de penser que ce n’est pas acquis. C’est bien de le vouloir, mais comme l’espace est assez réduit, il est préférable d’avoir une autre spécialité, par ailleurs. Mais si c’est possible…

FP – Ou bien multiplier les contrats dans les différents médias…

PPDA – Oui bien sûr, voilà c’est ça. Exactement. Parce que c’est assez difficile de pouvoir vraiment vivre de cela. C’est assez difficile.

FP – Merci beaucoup…

PPDA – Bonne chance à vous.

J’arrête le dictaphone, et je me détends enfin. Je suis sous le charme. Tout s’est très bien passé. Il prend le temps de papoter un peu, avec sa voix reconnaissable entre mille. Joue le jeu pour la photo. Accepte un Haribo que je lui tends.

Et les quinze minutes sont écoulées. Plus question de poignée de main, la bise est de rigueur. Dans son bureau, le temps semble s’arrêter.

Aurais-je percé le secret de son extraordinaire longévité ?…


[1] Horizons lointains, aventures d’écrivains, Editions du Toucan, 2008

[LIVRE] Une histoire de tout, ou presque…

novembre 8, 2007 dans Culture, Culture scientifique, En vrac

« Bienvenue. Et félicitations. Ravi de voir que vous y êtes arrivé. Je sais que ça n’a pas été facile – et même un peu plus compliqué que vous ne le soupçonnez. Avant tout, il a fallu, pour que vous soyez là aujourd’hui, que des billions d’atomes errant au hasard aient la curieuse obligeance de s’assembler de façon complexe pour vous créer. »

Ce sont les premières lignes de Une histoire de tout, ou presque… de Bill Bryson. Ce ton enjoué et malicieux ne nous quittera pas jusqu’à la dernière page, rendant la lecture de ce pavé un éclat de rire de chaque instant.

Et pourtant, on en apprend, des choses sérieuses. Du big-bang aux dinosaures, en passant par le système solaire, les atomes, la vie, la mécanique quantique, les nuages, la tectonique des plaques et les trilobites, toutes les questions qu’on se pose – ou presque – trouvent leur réponse dans cet ouvrage de vulgarisation scientifique.

Peut-être parce que l’auteur n’est pas un homme de science, peut-être parce qu’il n’a pas oublié l’enfant en chacun de nous (Papaaa ?… Comment ils font pour savoir çaaa ?…), il nous explique avec une simplicité désarmante le monde dans lequel nous vivons.

C’est clair, passionnant et on en ressort à la fois grandi de toutes ces connaissances qui nous touchent au plus près, plein d’humilité devant les forces en jeu qui nous ont permis « d’être » et qui nous le permettent toujours.

A la lecture de ce livre, on se rend compte à quel point la vie est rare, précieuse, fragile, et que les innombrables conditions qui la permettent ne le sont pas moins. On se sent si petit devant l’univers et si grand d’avoir réussi à être nous-même que le simple fait de respirer nous paraît à la fois un miracle et un devoir de vivant.

Quant au livre lui-même, il est très agréable à manier, il se pose sur une table/des genoux/un oreiller, s’ouvre, et s’offre à nous sans résistance, nous dévoilant les secrets les plus enfouis de l’histoire de la Vie…

Résumé

Posez une question, Bryson y répond dans ce livre clair, synthétique, vivant, qui conjugue avec bonheur science et sourire. Vous y apprendrez sans efforts par quels hasards, traits de génie, intuitions, déductions, expérimentations, débats, les hommes en sont arrivés à connaître le monde tel qu’ils le connaissent aujourd’hui. Tout y est (ou presque) de l’histoire des sciences, de notre planète et de l’univers. Un merveilleux compagnon, dont la lecture devrait être recommandée à tous les collégiens… et à leurs parents !

BRYSON Bill, Une histoire de tout, ou presque…, Editions Payot, 2007, 648 p., 23 €