[NOUVELLE] Insoutenable légèreté d’une gymnaste

janvier 12, 2011 dans Culture, En vrac

[Texte  publié sur Héros Ordinaires]

à Juliette

Quand j’étais petite, j’avais la tête pleine de héros. J’ai vite laissé tomber les princesses, niaises, pour m’enticher d’aventuriers, volontaires. Je dévorais le Club des Cinq, je me prenais pour Fantômette ; mais plus fascinantes encore étaient ces gymnastes. Yang Bo. Svetlana Boginskaïa. Nadia Comaneci. Des noms exotiques, qui ne disaient rien à personne sauf à mes camarades de classe.

Dès le CP, j’étais dans un cursus un peu spécial : sport-étude. Tous les jours, une demi-journée d’école, et une demi-journée au gymnase. Entendre le mot « gymnastique » dans la bouche de béotiens pour signifier tout exercice physique me rendait folle de rage. La gym, c’est un sport à part entière. Le sport le plus complet, le plus exaltant, et peut-être aussi le plus esthétique.

Trois heures par jour, nous étions donc en justaucorps pour les filles, et en short pour les garçons. Faire de la musculation pour être plus solide dans toutes les positions, faire de la souplesse pour pouvoir exécuter les figures imposées correctement. Maîtriser son équilibre, rétablir une position de hanche, apprendre le gainage, jambes tendues et pointes de pieds serrées.

Et des larmes. De la douleur. Insidieuse, parfois, comme celle dans mes genoux qui semblaient engranger toutes les ondes de choc de toutes mes réceptions. Vive, souvent, quand les entraîneurs tiraient sur nos jambes ou s’appuyaient sur notre dos pour nous assouplir. Sourde, régulièrement, quand les exercices de musculations répétés trop de fois ou maintenus trop longuement martyrisaient nos muscles d’enfants. Et des larmes, systématiquement.

Yang Bo

Le soir, épuisée et après avoir fait mes devoirs – heureusement qu’il ne me fallait pas beaucoup d’effort pour être la première de la classe – je lisais. La Bibliothèque Rose m’emmenait dans des univers où les enfants étaient presque indépendants, où aucun adulte ne leur imposait quoi que ce soit, où il leur arrivait des aventures passionnantes sans qu’ils aient besoin d’aller faire subir autant de souffrances à leur corps, quotidiennement.

C’était différent pour Fantômette. Elle était première de la classe le jour, et justicière la nuit. Elle s’en sortait souvent grâce à sa souplesse de chat, grâce à des rondade-flip-salto qui impressionnaient les voleurs. Moi je n’en étais qu’au saut de main, mais j’étais petite, encore. Alors je refermais le livre. Et avant d’éteindre ma lampe de chevet, je regardais les posters de mes idoles. Yang Bo. Svetlana Boginskaïa. Nadia Comaneci. Il n’y aurait pas qu’à l’école que j’aurais dix sur dix. En voilà des filles qui avaient réussi.

De toutes les promotions de classe gym, seulement deux ou trois éléments sortaient du lot. Je faisais partie de ceux-là. On m’a vite proposé d’intégrer les minimes – j’avais un niveau trop élevé pour les benjamines. J’étais de toutes les compétitions, les dimanches, avec les entraînements le mercredi et parfois le samedi. Et personne ne s’inquiétait de mes résultats scolaires. Je suis arrivée très vite au collège, et sans aucun effort de ma part.

Avec l’intensification des entraînements, mes genoux me faisaient souffrir de plus en plus. Mais je voulais devenir une championne, moi aussi. Comme Yang Bo. Comme Svetlana Boginskaïa, qui m’avait refusé un autographe mais de qui j’avais pu avoir un postillon. Emerveillement. Elle était si belle, si harmonieuse, ni trop musclée ni trop svelte, une taille de guêpe mais une puissance et une grâce incroyables.

Je me musclais toujours plus, je m’assouplissais encore, même si mon corps qui changeait semblait vouloir l’inverse. C’était moi qui décidais. J’avais le contrôle sur lui – c’était moi, non ? Il devait m’obéir. Je devais être plus stable dans mes réceptions, plus précise dans mes lâchers, plus rapide dans mes rotations. Je voyais les grandes s’alourdir à mesure qu’elles approchaient du lycée : elles étaient obligées de mettre des soutiens-gorges sous leur justaucorps, et leurs cuisses ne contenaient pas que des muscles. Horreur. Je n’en voulais pas. Pas de ça chez moi.

Nadia Comaneci

Le lycée était là. L’entrée en seconde a été une belle victoire : j’avais réussi à ne pas m’empêtrer de seins, je rentrais encore dans mon justaucorps préféré en velours que ma mère m’avait offert pour mes dix ans, et je n’avais pas ces règles qui obligeaient les autres à mettre des corsaires régulièrement. J’étais légère, gracieuse, j’avais battu le record du nombre de soleils d’affilée aux barres, et j’étais la seule de mon équipe à réussir le double-salto au saut. Je visais le triple carpé arrière.

Je ne comprenais pas pourquoi on m’emmenait voir un psy alors que j’aurais pu être au gymnase. Alors ça, ça me rendait folle de rage. Mes parents étaient fiers des bulletins que je rapportais, ils étaient fiers des médailles que je gagnais, il fallait que je fasse quoi ?? Que je rabaisse le niveau ??? Non. Moi, j’étais l’intello, et j’étais l’espoir du club. Je devais avoir ce dix sur dix. Svetlana Boginskaïa avait pu le faire. Pourquoi pas moi ? Il ne comprenait pas, de toute façon. Je ne lui parlais plus, ça servait à rien.

Je devais être plus légère, et perdre moins de temps à table où je me faisais chier. Je me dégoûtais moi-même quand j’avais 19 en SVT et quand je me demandais où j’avais bien pu être aussi conne pour donner une mauvaise réponse ; pas quand je regardais le miroir du praticable où j’étais à deux doigts de réussir le triple carpé. J’étais encore trop lourde. Il était con, ce psy. Fallait que je lui prouve que j’avais raison. Que je pouvais le faire. Pour qu’il soit fier aussi. Mais pour ça, fallait que je sois encore un peu plus légère.

Svetlana Boginskaia

Quatre jours avant les finales de zone où je devais me qualifier pour les championnats de France, je me suis retrouvée entre quatre murs verts pâles. C’était bien le comble, moi qui ne m’étais jamais blessée. Interdiction de voir mes parents tant que je n’avais pas repris cinq kilos. J’ai ri intérieurement. D’un air de mépris absolu. Cinq kilos. Ils étaient fous. Ils n’avaient jamais fait de poutre de leur vie, ma parole. Dix sur dix. Aucun déséquilibre. Ne pas dépasser de partout restait la meilleure stratégie. Et l’envol avant la réception sur le tapis devait être élégant. Puis le salut aux juges. L’envol. Le salut. L’envol…

J’ai 27 ans. J’ai soutenu ma thèse de cardiologie, qui sera publiée. J’ai étudié les effets d’une nourriture trop riche sur la veine cave supérieure. Mes patients viennent me voir pour soigner leurs excès – je ne leur en tiens jamais rigueur. Comme Fantômette, je rends service. Je sauve des vies.

Un photomontage, il y a quelques années, m’a violentée comme un coup de défibrillateur. Yang Bo et Svetlana Boginskaïa étaient plus harmonieuses que moi. Mes idoles, mes héroïnes, je rêvais de leur ressembler, et j’étais devenue à peine leur ombre. Trente-deux kilos pour un mètre soixante.

J’ai fini par décrocher cette qualification aux championnats de France. Je n’y suis pas allée, parce que je savais que j’échouerais. C’était inconcevable. Et je crois surtout… que j’avais peur de m’envoler et de ne jamais retomber. De rester en suspension au-dessus de mon corps affalé. Et décharné.

Je n’ai pas remis les pieds au gymnase depuis des années. Je ne suis pas prête, encore. Mais j’y retournerai un jour, parce que j’ai croisé des jeunes filles à l’air trop sérieux qui ont à peine la force de pousser la lourde porte d’entrée. Des filles trop légères, qui veulent gagner. Elles ont sûrement des idoles, elles aussi. Des idoles qui ont fait de grandes choses. Mais de grandes choses parce qu’elles mangeaient comme des sportives, avec appétit.

Un jour, je leur dirai comment leur ressembler. Un jour, comme mes coeurs fatigués de tant d’excès, je les ramènerai à la vie.

[PERSO] A ceux… qui verront se lever le jour d’après

août 11, 2010 dans En vrac, Personnel

[Parce qu'elle a survécu (mais qui en doutait ?), j'ai l'immense joie de laisser la parole à Marie, qui me fait l'honneur de ce premier billet depuis sa sortie de l'hôpital. Je n'aurai pas l'indécence de m'exprimer plus longuement et je lui laisse la parole, en lui souhaitant la bienveune dans le club des "p'tits gars solides"... The show will go on !!]

H 103547184 F 2522439 C….. MARIE 29 ans. Et un code-barres en-dessous. Le tout imprimé sur un petit bracelet en plastique, couleur vert hôpital, qui ressemble à ces bracelets en plastique qui nous servaient de clef de vestiaire à la piscine quand j’étais petite. Ce petit bracelet, je crois que je l’aurai toujours sur moi, ou jamais bien loin. Une fois la languette rabattue, on ne voyait plus que quelques chiffres, un code-barres et « 29 ans ». Je suis restée un moment hypnotisée par ce bracelet sur mon poignet bronzé. Bronzé par quelques jours de tango en Espagne avant de… On ne meurt pas d’une opération d’une tumeur au foie. Ce n’était pas une peur rationnelle. Mais elle était là, et je savais qu’elle ne partirait qu’avec la tumeur.

Ça ressortait bien, mon bronzage, sur le drap blanc de ce lit d’hôpital. Je n’avais pas de vernis à ongles, parce que je n’avais pas le droit de porter de vernis à ongles, parce qu’au bloc, t’as pas le droit, c’est tout. Il y a des choses, comme ça. Et on a pas envie de demander pourquoi. Pourtant, moi, je demande toujours pourquoi, c’en est même pénible. Mais là, je disais oui à tout, je ne posais plus de questions.  J’étais à poils sous une blouse d’hôpital, avec des bas de contention en coton aux jambes. J’essayais de trouver ça drôle.

J’avais dormi peu et d’un sommeil chimique, je pensais à tant de choses et de gens, à des souvenirs, à des projets. A mon meilleur ami qui ne m’avait pas appelée une seule fois depuis l’annonce de ma maladie. Et je me disais que si je me réveillais, je ne lui demanderais pas pourquoi, je ne lui demanderais plus rien. Il ne connaissait même pas la date de l’opération. J’ai pris des photos pour déconner, je les ai mises en ligne, j’ai vérifié que mes messages étaient prêts. Parce qu’il y avait des gens qui s’inquiétaient pour moi, un peu ou beaucoup, et il fallait bien qu’ils sachent comment elle finissait, cette histoire. Et c’est ma mère qui était chargée de ça. J’avais écrit un message qu’elle enverrait sur twitter à ma place, pour dire que j’allais bien, que je dormais mais que j’allais bien. Je lui avais montré comment accéder  au brouillon que j’avais écrit sur mon téléphone : il n’y avait plus qu’à poster. J’avais fait la même chose pour les amis plus proches, à qui elle devait envoyer un sms collectif déjà rédigé par mes soins. Tu vas dans « messages », tu vois ? Tu appuies là, et là, et hop ! ça part. C’est tout simple. J’avais aussi écrit deux brouillons sur un moleskine posé sur ma table de chevet, avec ce qu’il faudrait mettre si je ne me réveillais pas. Parce que, oui, j’y pensais.

Et puis je pensais à autre chose. A ce billet qu’une inconnue avait écrit pour moi et qui m’avait tant touchée. Une belle inconnue avec une fleur dans les cheveux. Ça n’arrive pas tous les jours. A ma famille qui faisait semblant de me croire quand je disais que non, j’avais pas peur, que c’était rien, en fait, que ce serait vite passé. A mon frère, devant qui je m’en voulais d’avoir fondu en larme un soir où l’angoisse était plus forte que d’habitude, parce que je venais d’apprendre que l’IRM montrait une deuxième tumeur. A ma maladresse et aux choses que je n’avais pas dites, ou alors si mal que j’aurais mieux fait de me taire. Au corps perlé de sueur de cet homme que j’avais éventé une nuit trop chaude, et qui avait bien voulu aimer un peu le mien. J’ai pensé à moi, aussi, beaucoup. A mon ventre qui ne serait plus jamais le même. Je pensais en vrac de toute façon, parce que le calmant qu’on m’avait donné commençait à faire effet et étrangement, je n’avais plus peur.

Les infirmiers sont venus me chercher, ils ont fait glisser mon lit jusqu’à la salle d’opération. Ils étaient gentils et on s’est raconté des conneries. Et puis j’ai vu tous les autres, ceux qui vous endorment, ceux qui vont vous ouvrir.

***

Dix heures plus tard, j’ai repris connaissance  dans le brouhaha des salles de réveil que j’avais déjà connu pour de petites interventions. J’avais mal partout. Tellement que je n’étais plus très sûre de vouloir me réveiller. J’ai d’ailleurs dormi pendant les deux jours qui ont suivi, pour échapper à la douleur. Je me réveillais parfois, je n’en ai presque aucun souvenir. Juste cette douleur et la main de ma mère qui tenait la mienne. Dans le brouillard j’ai pensé à ceux qui avaient été là, j’ai vérifié que les messages étaient bien partis et je me suis rendormie.

J’ai passé les jours suivants à lutter contre une douleur qui, je dois l’avouer, a été bien supérieure à ce que j’avais imaginé, malgré la morphine et le reste. Et je ne veux plus y penser.

Je pouvais assez peu bouger, mais je voyais toujours aussi nettement ce bracelet autour de mon poignet, et je repensais à ces 29 ans en voyant tout ce qui m’attendait encore. J’ai des projets dans mes tiroirs qu’il va falloir faire aboutir. Mais pour ça, il va falloir que j’arrête d’en vouloir à ce corps qui m’a fait tant de mal.

Ce petit texte est juste là pour remercier ceux qui ont été là, depuis le début ou pas, en public, en privé, par la pensée, avec des petits mots, de la musique, des images, pour me faire penser à autre chose. Ils ont bien eu raison, parce que voilà, c’était un sale moment à passer, mais il est passé, et ce qui compte c’est ce qui vient après.

Vous n’imaginez pas tout ce que j’ai envie de faire depuis que je ne suis pas morte.

[PERSO] A ceux… qui doivent survivre

août 1, 2010 dans En vrac, Personnel

Au docteur Sage, au professeur Bazin, et au professeur George. Et à Gargamel – malgré tout.

A tous ceux qui ont été présents. Aux sourires de mes parents.

A @LAuvergnate. Et à tous ceux qui devront subir cette épreuve.

A Sandrine. 

 

26 juillet 1983 – 13 janvier 2000

Cette épitaphe tournait dans ma tête en boucle, obstinément, entêtée comme une vieille mule. Et pourtant je n’étais pas vieille. Et dans ma tête, il n’y avait en fait ni épitaphe, ni boucle, ni mule. Juste un gros oursin.

Cela faisait quelques jours que j’étais gênée. Une tache noire translucide avait élu domicile dans mon champ de vision – du côté droit seulement. Ça m’agaçait plus qu’autre chose. Je pensais à une poussière que je n’arrivais pas à déloger, ou je ne sais quoi d’autre encore (depuis plusieurs années, j’avais des soucis avec mes yeux).

Maman faisait une salade, je suis allée me plaindre, elle pourrait peut-être me donner un conseil pour que ça s’en aille. Elle a froncé les sourcils. S’est essuyé les mains au torchon, m’a emmenée répéter à Papa. Ils m’ont questionnée, examinée, comme des parents un peu inquiets. Ils ont pris au sérieux une gêne qui n’était pour moi rien de plus qu’un bobo passager, comme quand ça lance quelque part, sans raison particulière, et que ça passe.

Le lendemain midi, ils téléphonaient à l’ophtalmo. J’avais rendez-vous le soir même. D’habitude, le délai était de six mois. Ça m’a amusée. Je m’en suis vantée.

Je ne suis pas restée plus de deux minutes dans le cabinet. L’ophtalmo m’a envoyée à l’hôpital pour faire un scanner. Et nous a sommées, Maman et moi, de lui transmettre les résultats dès qu’on les aurait. Elle nous a donné son adresse personnelle – il était déjà tard.

J’ai passé le scanner. Je suis restée assise sur la planche, les appariteurs derrière la vitre me posaient des questions dont je ne comprenais pas vraiment le sens. Un médecin est arrivé, m’a demandé de pousser« comme si j’allais à la selle ». Puis il m’a dit : « Vous avez quelque chose qui pousse derrière l’œil. »

Je n’ai pas compris quel était le sens de « pousser ». Grandir, ou appuyer ? J’ai répété ça à Maman. Nous sommes allées transmettre les résultats à l’ophtalmo, qui nous a ordonné d’aller le lendemain matin passer une IRM à Reims.

En rentrant à la maison, j’ai pris tout mon temps pour défaire mes chaussures avant de franchir la porte d’entrée. Maman m’avait devancée, pour tenir Papa au courant. Et puis je suis entrée. Je n’ai pas allumé la lumière de l’entrée, celle de la cuisine suffisait. Je me suis adossée à la porte recouverte d’une fine planche de bois. Et je me suis mise à pleurer, silencieusement. Je ne comprenais pas. Maman a fini par me voir et m’a prise dans ses bras.

C’était quelques jours avant Noël. J’avais 16 ans. Et quelque chose poussait dans ma tête, à l’intérieur de moi.

Très vite, j’ai su que la tumeur – le mot était lâché – était bénigne. Pas de cancer, pas de chimiothérapie, donc. Il suffisait de l’enlever. Y avait qu’à.

La question de la manière de procéder s’est posée. Par le nez, comme les Egyptiens qui embaumaient leurs momies, ou par le haut, ce qui sous-entendait une opération lourde, à cerveau ouvert ? La taille et l’emplacement de la tumeur ont tranché.

On allait me trépaner.

Le neurochirurgien, un homme jeune, maigre, éminemment sympathique, aux yeux les plus bleus qu’il m’ait été donnés de voir, et ne se départant jamais d’un sourire doux, m’a annoncé la nouvelle. Il m’a expliqué comment il allait procéder.

Il ne me raserait pas entièrement – ce n’était pas nécessaire, et une jeune fille de 16 ans devait tenir à de si beaux cheveux – mais seulement le long d’une ligne qui partait de la gauche de mon front pour aller jusqu’à l’arrière de mon oreille droite, en faisant un arc de cercle sur mon crâne. Ils seraient obligés de me casser la mâchoire – mais en douceur – pour pouvoir ouvrir la boîte crânienne sans être gênés. Ils rabattraient la peau de mon front sur mon visage et scieraient le crâne – mais pas avec une scie comme on en voit dans les films d’horreur. Ils retireraient la vilaine tumeur, refermeraient ma tête, remettraient la peau en place, et ce serait de l’histoire ancienne. Seule la cicatrice resterait, mais cachée par l’épaisseur de ma chevelure.

Bien sûr, il s’appliquerait. Si j’avais été une vieille dame de 90 ans il ne serait peut-être pas aussi soigneux, mais là, il m’assurait dans un sourire encore plus doux, il ferait le plus consciencieusement possible pour que je reste aussi jolie que je l’étais, pour les garçons, c’était de mon âge. On n’y verrait que du feu. Il me le promettait.

Alors bien sûr, ce n’était pas sans danger. Une opération de trois heures de ce genre était toujours un peu lourde. Il y avait un risque que le cerveau soit touché. Mais il ne fallait pas que je m’inquiète. Il faisait ça tous les jours, et il n’y avait jamais eu de problème. Là peut-être, il me précisait d’un sourire encore plus doux que doux, il y avait quand même le risque que je perde mon œil droit. La tumeur prenait mon nerf optique pour un hamac – d’où la tâche noire qui me gênait – et ce nerf était bien fragile. Mais il s’appliquerait. Il me le promettait. Je n’avais pas à m’inquiéter. Du tout. Ni pour mon oeil. Ni pour mon cerveau.

Ni pour ma vie.

Aucun danger, donc, soit-disant, mais ils ne voulaient pas prendre le risque de m’opérer avant le passage à l’an 2000. A cause du bug. Personne ne savait comment les systèmes informatiques des hôpitaux allaient réagir.

Mon entrée au CHU de Reims était prévue le 11 janvier, pour une opération le 13. Il fallait une journée entière d’examens complémentaires.

Quelques jours avant Noël, cette année-là, je connaissais la date de ma mort.

26 juillet 1983 – 13 janvier 2000

J’étais persuadée que j’allais mourir. Et j’en connaissais jusqu’à l’heure exacte. J’ai passé ces vacances à osciller entre abattement absolu et euphorie hystérique. La Tempête de Décembre-99 illustrait plutôt bien mon état intérieur. Et je n’ai aucun souvenir du passage à l’an 2000.

A la rentrée de janvier, j’allais quand même au lycée. J’étais déjà partie, pourtant. Dans ma tête. Dans ma tête. Dans ma tête un peu trop pleine.

Trop pleine de souvenirs heureux que je ne voulais pas oublier. Trop pleine d’amour pour des proches que je ne voulais pas quitter. Trop pleine de projets d’avenir que je ne pourrai plus faire. Trop pleine de colère, d’incompréhension, d’injustice, et d’impuissance.  Trop pleine de la rage la plus violente. Trop pleine de vie, dont je voulais encore, encore, ENCORE. Trop pleine de la mort, à laquelle je me résignais, en la repoussant pourtant de toutes mes forces, de toute mon âme.

Trop pleine de cette boule maudite, venue d’on ne sait où. Je ne le saurai jamais.

La peur. La peur, celle qui vous prend aux tripes. La peur. La peur la plus pure, la plus originelle, la plus… Celle qui vous pétrifie.

La peur.

L’opération a finalement duré six heures. Ils n’avaient pas vu à l’IRM la forme de l’oursin. Il a dû retirer un à un tous les piquants. Et n’a pas eu d’autre choix que de couper les muscles de la paupière droite pour les atteindre.

Et je me suis réveillée.

J’étais vivante.

On m’avait coupé la tête en deux, et je n’ai eu droit pour combattre la douleur pendant ces trois semaines d’hôpital qu’à de l’Efferalgan. De la morphine, point.

Mon œil doit, privé de muscles, restait fermé. Mon œil gauche, traumatisé, était gonflé. Ma mâchoire, cassée, pouvait à peine s’ouvrir. Je pouvais à peine voir, à peine parler, à peine manger. Heureusement, je dormais.

Seules quelques voix ne provoquaient pas d’horribles maux de tête, et semblaient même les apaiser. Des voix. Les voix de ma famille. Celle d’André Dussollier, dont j’avais un livre sonore dans mon walkman. Celle de Jeremy Irons, dont j’avais enregistré les seuls dialogues de Scar du Roi Lion. Celle de PPDA, qui prenait le relais le soir quand les visites étaient finies.

A la rentrée de février, je suis retournée au lycée. Borgne. Un bonnet sur la tête pour protéger et cacher la cicatrice. Incapable de lire, d’écrire. Dormant sur ma table toutes les après-midis. Devant subir les regards.

Les regards.

Si seulement j’avais pu les rendre.

Au mois de juin, après des semaines sans 3D et sans couleurs, ma paupière s’est rouverte. Un peu.

Le monde, le monde !… Ses formes, ses couleurs, sa beauté, mon dieu, sa beauté…

Février 2005. Quatrième et dernière opération de reconstruction de la paupière. Ce n’est pas parfait. Je resterai légèrement défigurée à vie. Je ne pourrai plus jamais fermer les yeux naturellement. Mais je vois. Et je suis vivante.

Vivante. Et voyante.

Si tout cela sort aujourd’hui, c’est parce qu’une personne que je ne connais pas est en train de vivre la même épreuve. @LAuvergnate est dans sa chambre d’hôpital et subira demain matin l’ablation d’une tumeur au foie.

Je suis depuis quelques heures sur Twitter ses angoisses, ses peurs, ses larmes, et ses appels à notre soutien. Je veux qu’elle sache qu’avec ce billet, je lui tiens la main.

Je veux qu’elle sache que tout ira bien. Et que lorsqu’elle s’éveillera, elle prendra conscience de la beauté, du miracle, de la fragilité, de la force de la vie.

Je veux qu’elle sache que le meilleur, que le plus beau reste à venir.

Je te tiens la main, Marie.