[PERSO] Le grand escalier

mars 10, 2014 dans En vrac

Montalivet.

J’y ai fêté la moitié de mes anniversaires. C’était la définition du paradis sur Terre, là où nous allions en vacances en famille tous les ans, où nous passions nos journées dehors, nous qui vivions le reste de l’année en appartement.

C’était la plage, les rouleaux qui arrachaient les maillots (non, il n’y a pas que des naturistes à Montalivet), les châteaux de sable, les jeux, les lectures, les rêveries face à la mer, les journées infinies dans l’espace et dans le temps… C’est sur cette plage, à cet endroit précis, que j’ai pris conscience pour la première fois de la rotondité de la Terre. L’horizon n’était pas exactement plat.

Et puis, les couchers de soleil. J’aimais bien les couchers de soleil. Ils ne me transcendaient pas comme un ciel noir d’une nuit étoilée, mais j’aimais beaucoup, parce qu’on y allait ensemble, parce qu’on passait à la librairie, avant, où je dénichais des vieux Fantômette que je ne connaissais pas (j’étais alors la plus exaltée du monde), ces vieux bouquins sentaient le bonheur, nos parents nous offraient une glace ensuite et on se dirigeait vers le grand escalier pour aller assister au dernier spectacle du jour.

Quand le soleil était haut dans le ciel, ce grand escalier reliait la ville et la nature, il reliait le construit et le sauvage, c’était le passage où on pouvait se déshabiller en maillot de bain, ou se rhabiller en être social décent, tout dépendait dans quel sens on le prenait. D’un côté, la France, des terres s’étalant jusqu’aux côtes chinoises ou russes de l’autre côté du globe ; de l’autre, la mer, l’Atlantique, puis l’Amérique. Elle me faisait rêver, l’Amérique.

Quand le soleil descendait, alors avec nos glaces et nos pulls légers, on gardait nos baskets ou on goûtait au froid de la pierre, selon l’humeur, sur ce grand escalier. Et inexorablement, la Terre tournait. On pouvait s’en rendre compte à l’oeil nu, à la couleur qui changeait, à l’astre qui tombait. On le regardait disparaître. Moi, je sentais, je voyais ! la Terre faire son salto arrière avec nous sur son dos, le tourner au soleil que nous reverrions le lendemain matin.

Années après années, le même spectacle multi-millénaire, sur ce grand escalier.

Alors bien sûr, les changements étaient flagrants d’une année sur l’autre, surtout ces derniers temps. L’océan avançait, c’était assez impressionnant. La première année, il fallait marcher plusieurs minutes pour se rendre à marée basse. Aujourd’hui, trois enjambées et on y est. C’était surtout flagrant à Soulac. Flagrant… flippant. Une espèce d’ogre-océan, qui avance, avance, mord le rivage et l’engloutit sans pitié.

Réchauffement climatique, fonte des glaces, hausse du niveau de la mer… Même les températures, on les a vécu monter. Les premières années, quand l’eau était à 19°, c’était la fête du slip. Aujourd’hui, il n’est pas rare de voir 22° écrit sur le tableau des maîtres-nageurs-sauveteurs. Et tout ça, en même pas 15 ans de temps.

Est-ce bien normal, de tels changements en l’espace de 15 ans ?

Finalement peu importe. Le soleil se couche toujours au nord-ouest du grand escalier, même quand je ne suis pas là pour y assister.

Et puis ce soir, un mail,

« Salut les gamins,
Voici ce qu’il reste de l’escalier sur lequel nous nous asseyions le soir pour voir le coucher de soleil.
Bisous. Papa« 

accompagné de photos.

Il n’y a pas que l’océan qui grignote le rivage, il y a aussi les phénomènes climatiques violents de plus en plus fréquents qui sculptent des paysages…

Il y a des soirs, comme ça, où des morceaux d’enfance se noient.