[PERSO] Je suis née geek… et je m’en suis rendu compte hier

juin 23, 2012 dans Culture, En vrac, Personnel

On ne devient pas geek. On l’est, ou on ne l’est pas. Et c’est non sans émotion que je livre aujourd’hui mon coming-out sur la toile des Internets mondiaux en France : Papa, Maman, votre fille est geek (mais c’est pas grave).

Je soupçonnais bien quelques accointances avec la communauté, me sentant irrésistiblement attirée, mais me tenant toujours à l’écart, persuadée de ne pas y avoir ma place. Et ce n’est pas faux, dans un certain sens.

Mais c’est hier, à l’occasion d’une conversation avec ma coupine, à qui j’expliquais que je me refusais depuis des années de me mettre aux jeux vidéos parce que je savais que j’allais devenir accro et que je n’avais pas de temps pour une énième drogue chronophage, que l’évidence m’a un petit peu sauté à la gueule quand même.

Récapitulons… (Attention, risque de chute de gros clichés, on pourra pas dire que vous n’avez pas été prévenus – ce n’est pas une thèse mais un article de blog pour se divertir – merci, bisous.) (Attention, c’est aussi du 3615MyLife  !)

Si l’on part du principe qu’un geek est une personne qui se divertit par son imaginaire en se passionnant pour des domaines précis (source : Wikipédia, hein) et que ces domaines sont (en vrac) : le jeu vidéo, l’informatique, les sciences, la SF ou le fantastique en littérature ou au cinéma, les séries télévisées, les jeux de rôle, la BD, les mangas, etc…, alors :

- Depuis que j’ai réussi toute seule à déplacer ma petite chaise en bois à l’assise en osier devant la fenêtre de ma chambre, que j’ai grimpé dessus sans l’aide d’une grande personne et que, mes menottes plaquées contre les carreaux, j’ai pu regarder la Lune de tous mes yeux et la bouche ouverte de fascination, je m’intéresse aux sciences de l’Univers.

Mais alors attention, hein : pas juste comme ça en passant, non. Il faut que je sache tout, que je comprenne tout, que j’assimile tout, des notions les plus courantes et les plus intuitives à celles qui dépassent l’entendement humain. Je ne sais pas si on peut appeler ça « se passionner pour un domaine précis (…) dont les sciences (…) » – à ce stade j’appellerais plutôt ça une monomanie ou une obsession, mais, bon, passons.

Et puis ça fera sans doute l’objet d’un autre coming-out (ouais, j’aime bien coming-outer, c’est amusant, tiens.)

- Evidemment, du coup, mon domaine de prédilection au cinéma comme en littérature est la science-fiction (j’y reviendrai). Et le fantastique, aussi, même si c’est dans une moindre mesure.

- J’étais une petite fille très sage. Trop sage, même, puisque je n’ai aucun souvenir de connerie que j’ai pu faire. Sauf… une. J’ai menti une seule fois à mes parents, une seule, et c’était parce que j’avais séché le cathéchisme pour aller jouer à un jeu vidéo sur l’ordinateur de ma copine. (Je vous parle de ça, j’étais en CM1, donc ça devait être en 1991, hein.) Fascinée et attirée de manière irrationnelle par l’informatique et le jeu vidéo, déjà. A un point tel que j’avais osé désobéir et mentir…

- Par la suite, grâce à mes tous jeunes oncles et à mon papa (que je soupçonne d’être un peu geek aussi), j’ai pu manipuler les premiers ordinateurs mainstream (je me comprends). Entourée d’Atari, j’étais irrémédiablement attirée par cet écran bombé, cet univers gris et vert, les touches du clavier que j’adorais enfoncer, le joystick qui me fascinait, et tous les jeux que ça permettait…

(Pour l’anecdote, avant les Atari, je passais déjà pas mal de temps à jouer sur le Minitel. J’adorais le bruit et la sensation du clavier – et que je retrouve un peu sur mon MacBook Air, d’ailleurs… – et j’adorais écrire des lignes et des lignes de lettres ou de mots et de les voir défiler. Et cet underscore qui clignotait… Aaaaaah !! Hum. Bref.)

Modèle sur lequel j'ai fait mes armes. (Trouvé sur Google Images.)

- Mais les jeux d’ordinateur et les consoles (comme la télé, d’ailleurs) étaient interdits à la maison (à part quelques rares jeux éducatifs). Du coup, quand j’allais jouer chez mes copines, je restais rivée sur leur Tetris et leur Game Boy sans réussir à m’en défaire. Et le manque, déjà, quand il fallait rentrer. (Pour l’anecdote, le tout premier jeu payant que je me suis offert sur mon iPad a été un Tetris.)

Du coup, une année, j’ai demandé un jeu vidéo à Noël – sans trop d’espoir. Et je l’ai eu ! (J’ai cru au Père Noël, ce jour-là, j’avoue.)

Pas réussi à trouver de visuel plus net, mais larmichette quand même. (Si vous avez ça dans votre grenier et que vous ne savez pas quoi en faire, hein...)

Forcément, j’étais toujours dessus. Et quand il a fallu le partager avec PtiteSoeur et PtiFrère, ce fut le drame. J’étais tellement accro, déjà… Et surtout, ce n’était pas juste : c’était MON jeu et je n’y avais droit qu’un tiers du temps ! Qu’on me le laisse au moins la moitié, et que l’autre moitié soit partagée entre eux… Mais non. Folle de rage et pour le garder pour moi toute seule, j’ai décidé de le cacher là où PtiteSoeur et PtiFrère ne le trouveraient jamais. Ce fut réussi.

Tellement réussi que je n’ai jamais réussi à le retrouver non plus… Appartement retourné de fond en comble, déménagement des années plus tard… Vingt ans après, Donkey Kong II reste disparu corps et biens.

Et croyez bien que le manque a été long à se dissiper…

- Quelques années plus tard, adolescente, j’ai découvert Tomb Raider lors d’un court séjour chez ma tante. Impossible de m’en défaire. J’étais fascinée. Mais du côté de mes parents, c’était toujours un « non » massif : pas de jeu vidéo à la maison. Ils avaient sûrement raison, vu l’état dans lequel ça me mettait…

Du coup, quand j’ai été assez grande pour prendre mon envol et être raisonnable, je me suis toujours tenue prudemment éloignée de toute sorte de jeux vidéo. Mais ça devient de plus en plus difficile à tenir… Surtout depuis que j’ai découvert ça dans la boîte de la Freebox TV.

AAAAAAAAAAAH !!!!! Vade retro !!!

- Si j’ai toujours dû refouler mon goût pour les jeux vidéo, on m’a en revanche toujours laissée libre de rester collée à un ordinateur. Pour mes 16 ans, j’ai demandé un modem pour qu’on puisse avoir Internet. Je me rappellerai toujours du chèque de 1000 francs que m’avait envoyé mon parrain, avec la carte de visite qui indiquait « Bon pour un modem ». J’étais comme une ouf. (Mon papa aussi, je crois, hihihi.) On allait avoir Internet avec ça…

Mon premier modem <3

Et je peux vous dire que j’utilisais chaque seconde de chaque minute qui m’était allouée. Je ne pouvais déjà plus m’en passer…

Plus tard (beaucoup plus tard), j’ai découvert le code et j’ai adoré apprendre les notions de base. Un jour, quand j’aurai le temps, je me formerai vraiment. En attendant, j’adore « bidouiller » et trouver des trucs toute seule. Ca a quelque chose de magique…

Les sciences, l’informatique et les jeux vidéo… C’est fait. Passons au reste…

- Je ne suis pas spécialement fan de bandes-dessinées, à part les Astérix, Lucky Luke, Ducobu, Boule et Bill, Cédric, et autres Tintin sur la Lune (même s’il y a des chefs d’oeuvre du genre et que j’ai dû lire 12 000 fois la série des Charly quand j’étais jeune).

- Je ne connais pas l’univers des jeux de rôle (mais je sens que si on m’y avait initiée, j’aurais adoré). Cela dit, j’ai ça dans ma dévédéthèque et j’assume, SI SI. (Comment ça, c’est parce que y a Jeremy Irons dedans ??)

- L’accès à la télévision m’ayant toujours été refusé, je n’ai donc pas pu m’habituer à la regarder – et encore moins concernant des programmes réguliers et qui s’étirent dans le temps comme des séries. Cela dit, mon père acceptait souvent de m’enregistrer « Au-delà du réel, l’aventure continue » que nous regardions ensuite ensemble et qui reste pour moi une série culte, et la meilleure (de loin) (comment ça je peux pas savoir puisque je n’en connais pas beaucoup ??) Rien que le générique est un concentré de pur bonheur…

Il y a 3-4 ans, je me suis mise à « X-files » et j’ai tout vu d’un coup. En même temps, je devenais accro à « Lost », que j’ai depuis acquis en DVD. Terrifiant, ça, « Lost ». Le manque était horrible quand je devais attendre plus de 8 jours l’épisode suivant. Flippant… « Kaamelott », aussi, mais je ne sais pas si ça fait vraiment partie de l’univers geek. Quant au reste, jamais vraiment accroché à celles que j’ai tenté de suivre…

(Faudrait que je me mette à « Star Trek », quand même. Jamais vu. Ouais, je sais. Je sais.) (Et à « Docteur Who ». Et à… Ouais, bon. Ok.)

- Côté de films, j’étais tellement fan de « Retour vers le futur » que c’est le tout premier coffret DVD que je me suis offert (avant même n’importe quel film avec Jeremy Irons, c’est dire !!) Ce truc est cultissime. Je connais les trois par coeur depuis ma plus tendre enfance.

Je n’ai jamais réussi à lire « Le Seigneur des Anneaux » malgré les encouragements de mon père qui a tenté de m’y coller plusieurs fois. (Le style de Tolkien que je trouve imbitable, sans doute…) Mais c’était une de mes plus grandes claques de cinéma.

Et surtout, last but not least« Star Wars ». Je suis de la génération dont les parents ont fait découvrir la trilogie en VHS avant de la redécouvrir au cinéma. J’étais dingue. J’en avais des posters partout dans ma chambre. Je me prenais pour la Princesse Leia, je me coiffais comme elle. Je voulais épouser Dark Vador. (Je veux toujours épouser les méchants, cherchez pas, c’est comme ça.)

Lors d’un séjour en Angleterre en classe de 4ème, je me suis acheté un t-shirt Star Wars à Londres. La crétine de vendeuse avait oublié de retirer l’anti-vol plein d’une encre bleue indélébile. Ca l’a donc taché d’abord, puis troué ensuite quand il a fallu découper autour pour l’enlever. Je ne le quittais pas. Et un jour, il n’y a pas si longtemps, j’ai dû me résoudre à le jeter. Il était tellement usé jusqu’à la corde que même en chiffons il n’aurait servi à rien.

Je fais partie de la team déçu-par-la-trilogie-des-I-II-III et je suis comme une ouf à l’idée que les vrais de vrais vont ressortir en 3D au cinéma. CAN’T WAIT.

- En parlant de t-shirt… J’adore les t-shirts à l’effigie de trucs et de machins qui me bottent ou qui me font marrer. Le problème, c’est qu’il n’y a rien de moins glamour qu’un t-shirt, pour une fille. Et comme j’aime bien montrer mes nichons mon décolleté, j’achèterai des hauts de geek quand ils feront vraiment des trucs féminins. A bon entendeur…

(Bon, ok, j'ai récemment fait une exception pour celui-là...)

Et les gadgets… J’adore les gadgets de trucs de geeks. Mais ça, c’est comme les jeux vidéo : je refuse de tomber dedans. Sinon, on me perd ! Et je n’irai pas à Disneyland au Comic’Con de juillet prochain même si j’en ai l’occasion rêvée, NON NON NON. Bref…

Voilà. Je crois que le doute n’est plus permis. Avec le recul, je crois que c’est clair. A l’aube de mon trentième anniversaire (29 ans, les gars, je vais passer à 29 années à arpenter notre jolie planète), je le dis, l’assume, et le revendique : je suis une bonne grosse geek qui tache. Eh ben ça va mieux en le disant !

[PERSO] A ceux… qui verront se lever le jour d’après

août 11, 2010 dans En vrac, Personnel

[Parce qu'elle a survécu (mais qui en doutait ?), j'ai l'immense joie de laisser la parole à Marie, qui me fait l'honneur de ce premier billet depuis sa sortie de l'hôpital. Je n'aurai pas l'indécence de m'exprimer plus longuement et je lui laisse la parole, en lui souhaitant la bienveune dans le club des "p'tits gars solides"... The show will go on !!]

H 103547184 F 2522439 C….. MARIE 29 ans. Et un code-barres en-dessous. Le tout imprimé sur un petit bracelet en plastique, couleur vert hôpital, qui ressemble à ces bracelets en plastique qui nous servaient de clef de vestiaire à la piscine quand j’étais petite. Ce petit bracelet, je crois que je l’aurai toujours sur moi, ou jamais bien loin. Une fois la languette rabattue, on ne voyait plus que quelques chiffres, un code-barres et « 29 ans ». Je suis restée un moment hypnotisée par ce bracelet sur mon poignet bronzé. Bronzé par quelques jours de tango en Espagne avant de… On ne meurt pas d’une opération d’une tumeur au foie. Ce n’était pas une peur rationnelle. Mais elle était là, et je savais qu’elle ne partirait qu’avec la tumeur.

Ça ressortait bien, mon bronzage, sur le drap blanc de ce lit d’hôpital. Je n’avais pas de vernis à ongles, parce que je n’avais pas le droit de porter de vernis à ongles, parce qu’au bloc, t’as pas le droit, c’est tout. Il y a des choses, comme ça. Et on a pas envie de demander pourquoi. Pourtant, moi, je demande toujours pourquoi, c’en est même pénible. Mais là, je disais oui à tout, je ne posais plus de questions.  J’étais à poils sous une blouse d’hôpital, avec des bas de contention en coton aux jambes. J’essayais de trouver ça drôle.

J’avais dormi peu et d’un sommeil chimique, je pensais à tant de choses et de gens, à des souvenirs, à des projets. A mon meilleur ami qui ne m’avait pas appelée une seule fois depuis l’annonce de ma maladie. Et je me disais que si je me réveillais, je ne lui demanderais pas pourquoi, je ne lui demanderais plus rien. Il ne connaissait même pas la date de l’opération. J’ai pris des photos pour déconner, je les ai mises en ligne, j’ai vérifié que mes messages étaient prêts. Parce qu’il y avait des gens qui s’inquiétaient pour moi, un peu ou beaucoup, et il fallait bien qu’ils sachent comment elle finissait, cette histoire. Et c’est ma mère qui était chargée de ça. J’avais écrit un message qu’elle enverrait sur twitter à ma place, pour dire que j’allais bien, que je dormais mais que j’allais bien. Je lui avais montré comment accéder  au brouillon que j’avais écrit sur mon téléphone : il n’y avait plus qu’à poster. J’avais fait la même chose pour les amis plus proches, à qui elle devait envoyer un sms collectif déjà rédigé par mes soins. Tu vas dans « messages », tu vois ? Tu appuies là, et là, et hop ! ça part. C’est tout simple. J’avais aussi écrit deux brouillons sur un moleskine posé sur ma table de chevet, avec ce qu’il faudrait mettre si je ne me réveillais pas. Parce que, oui, j’y pensais.

Et puis je pensais à autre chose. A ce billet qu’une inconnue avait écrit pour moi et qui m’avait tant touchée. Une belle inconnue avec une fleur dans les cheveux. Ça n’arrive pas tous les jours. A ma famille qui faisait semblant de me croire quand je disais que non, j’avais pas peur, que c’était rien, en fait, que ce serait vite passé. A mon frère, devant qui je m’en voulais d’avoir fondu en larme un soir où l’angoisse était plus forte que d’habitude, parce que je venais d’apprendre que l’IRM montrait une deuxième tumeur. A ma maladresse et aux choses que je n’avais pas dites, ou alors si mal que j’aurais mieux fait de me taire. Au corps perlé de sueur de cet homme que j’avais éventé une nuit trop chaude, et qui avait bien voulu aimer un peu le mien. J’ai pensé à moi, aussi, beaucoup. A mon ventre qui ne serait plus jamais le même. Je pensais en vrac de toute façon, parce que le calmant qu’on m’avait donné commençait à faire effet et étrangement, je n’avais plus peur.

Les infirmiers sont venus me chercher, ils ont fait glisser mon lit jusqu’à la salle d’opération. Ils étaient gentils et on s’est raconté des conneries. Et puis j’ai vu tous les autres, ceux qui vous endorment, ceux qui vont vous ouvrir.

***

Dix heures plus tard, j’ai repris connaissance  dans le brouhaha des salles de réveil que j’avais déjà connu pour de petites interventions. J’avais mal partout. Tellement que je n’étais plus très sûre de vouloir me réveiller. J’ai d’ailleurs dormi pendant les deux jours qui ont suivi, pour échapper à la douleur. Je me réveillais parfois, je n’en ai presque aucun souvenir. Juste cette douleur et la main de ma mère qui tenait la mienne. Dans le brouillard j’ai pensé à ceux qui avaient été là, j’ai vérifié que les messages étaient bien partis et je me suis rendormie.

J’ai passé les jours suivants à lutter contre une douleur qui, je dois l’avouer, a été bien supérieure à ce que j’avais imaginé, malgré la morphine et le reste. Et je ne veux plus y penser.

Je pouvais assez peu bouger, mais je voyais toujours aussi nettement ce bracelet autour de mon poignet, et je repensais à ces 29 ans en voyant tout ce qui m’attendait encore. J’ai des projets dans mes tiroirs qu’il va falloir faire aboutir. Mais pour ça, il va falloir que j’arrête d’en vouloir à ce corps qui m’a fait tant de mal.

Ce petit texte est juste là pour remercier ceux qui ont été là, depuis le début ou pas, en public, en privé, par la pensée, avec des petits mots, de la musique, des images, pour me faire penser à autre chose. Ils ont bien eu raison, parce que voilà, c’était un sale moment à passer, mais il est passé, et ce qui compte c’est ce qui vient après.

Vous n’imaginez pas tout ce que j’ai envie de faire depuis que je ne suis pas morte.

[PERSO] A ceux… qui doivent survivre

août 1, 2010 dans En vrac, Personnel

Au docteur Sage, au professeur Bazin, et au professeur George. Et à Gargamel – malgré tout.

A tous ceux qui ont été présents. Aux sourires de mes parents.

A @LAuvergnate. Et à tous ceux qui devront subir cette épreuve.

A Sandrine. 

 

26 juillet 1983 – 13 janvier 2000

Cette épitaphe tournait dans ma tête en boucle, obstinément, entêtée comme une vieille mule. Et pourtant je n’étais pas vieille. Et dans ma tête, il n’y avait en fait ni épitaphe, ni boucle, ni mule. Juste un gros oursin.

Cela faisait quelques jours que j’étais gênée. Une tache noire translucide avait élu domicile dans mon champ de vision – du côté droit seulement. Ça m’agaçait plus qu’autre chose. Je pensais à une poussière que je n’arrivais pas à déloger, ou je ne sais quoi d’autre encore (depuis plusieurs années, j’avais des soucis avec mes yeux).

Maman faisait une salade, je suis allée me plaindre, elle pourrait peut-être me donner un conseil pour que ça s’en aille. Elle a froncé les sourcils. S’est essuyé les mains au torchon, m’a emmenée répéter à Papa. Ils m’ont questionnée, examinée, comme des parents un peu inquiets. Ils ont pris au sérieux une gêne qui n’était pour moi rien de plus qu’un bobo passager, comme quand ça lance quelque part, sans raison particulière, et que ça passe.

Le lendemain midi, ils téléphonaient à l’ophtalmo. J’avais rendez-vous le soir même. D’habitude, le délai était de six mois. Ça m’a amusée. Je m’en suis vantée.

Je ne suis pas restée plus de deux minutes dans le cabinet. L’ophtalmo m’a envoyée à l’hôpital pour faire un scanner. Et nous a sommées, Maman et moi, de lui transmettre les résultats dès qu’on les aurait. Elle nous a donné son adresse personnelle – il était déjà tard.

J’ai passé le scanner. Je suis restée assise sur la planche, les appariteurs derrière la vitre me posaient des questions dont je ne comprenais pas vraiment le sens. Un médecin est arrivé, m’a demandé de pousser« comme si j’allais à la selle ». Puis il m’a dit : « Vous avez quelque chose qui pousse derrière l’œil. »

Je n’ai pas compris quel était le sens de « pousser ». Grandir, ou appuyer ? J’ai répété ça à Maman. Nous sommes allées transmettre les résultats à l’ophtalmo, qui nous a ordonné d’aller le lendemain matin passer une IRM à Reims.

En rentrant à la maison, j’ai pris tout mon temps pour défaire mes chaussures avant de franchir la porte d’entrée. Maman m’avait devancée, pour tenir Papa au courant. Et puis je suis entrée. Je n’ai pas allumé la lumière de l’entrée, celle de la cuisine suffisait. Je me suis adossée à la porte recouverte d’une fine planche de bois. Et je me suis mise à pleurer, silencieusement. Je ne comprenais pas. Maman a fini par me voir et m’a prise dans ses bras.

C’était quelques jours avant Noël. J’avais 16 ans. Et quelque chose poussait dans ma tête, à l’intérieur de moi.

Très vite, j’ai su que la tumeur – le mot était lâché – était bénigne. Pas de cancer, pas de chimiothérapie, donc. Il suffisait de l’enlever. Y avait qu’à.

La question de la manière de procéder s’est posée. Par le nez, comme les Egyptiens qui embaumaient leurs momies, ou par le haut, ce qui sous-entendait une opération lourde, à cerveau ouvert ? La taille et l’emplacement de la tumeur ont tranché.

On allait me trépaner.

Le neurochirurgien, un homme jeune, maigre, éminemment sympathique, aux yeux les plus bleus qu’il m’ait été donnés de voir, et ne se départant jamais d’un sourire doux, m’a annoncé la nouvelle. Il m’a expliqué comment il allait procéder.

Il ne me raserait pas entièrement – ce n’était pas nécessaire, et une jeune fille de 16 ans devait tenir à de si beaux cheveux – mais seulement le long d’une ligne qui partait de la gauche de mon front pour aller jusqu’à l’arrière de mon oreille droite, en faisant un arc de cercle sur mon crâne. Ils seraient obligés de me casser la mâchoire – mais en douceur – pour pouvoir ouvrir la boîte crânienne sans être gênés. Ils rabattraient la peau de mon front sur mon visage et scieraient le crâne – mais pas avec une scie comme on en voit dans les films d’horreur. Ils retireraient la vilaine tumeur, refermeraient ma tête, remettraient la peau en place, et ce serait de l’histoire ancienne. Seule la cicatrice resterait, mais cachée par l’épaisseur de ma chevelure.

Bien sûr, il s’appliquerait. Si j’avais été une vieille dame de 90 ans il ne serait peut-être pas aussi soigneux, mais là, il m’assurait dans un sourire encore plus doux, il ferait le plus consciencieusement possible pour que je reste aussi jolie que je l’étais, pour les garçons, c’était de mon âge. On n’y verrait que du feu. Il me le promettait.

Alors bien sûr, ce n’était pas sans danger. Une opération de trois heures de ce genre était toujours un peu lourde. Il y avait un risque que le cerveau soit touché. Mais il ne fallait pas que je m’inquiète. Il faisait ça tous les jours, et il n’y avait jamais eu de problème. Là peut-être, il me précisait d’un sourire encore plus doux que doux, il y avait quand même le risque que je perde mon œil droit. La tumeur prenait mon nerf optique pour un hamac – d’où la tâche noire qui me gênait – et ce nerf était bien fragile. Mais il s’appliquerait. Il me le promettait. Je n’avais pas à m’inquiéter. Du tout. Ni pour mon oeil. Ni pour mon cerveau.

Ni pour ma vie.

Aucun danger, donc, soit-disant, mais ils ne voulaient pas prendre le risque de m’opérer avant le passage à l’an 2000. A cause du bug. Personne ne savait comment les systèmes informatiques des hôpitaux allaient réagir.

Mon entrée au CHU de Reims était prévue le 11 janvier, pour une opération le 13. Il fallait une journée entière d’examens complémentaires.

Quelques jours avant Noël, cette année-là, je connaissais la date de ma mort.

26 juillet 1983 – 13 janvier 2000

J’étais persuadée que j’allais mourir. Et j’en connaissais jusqu’à l’heure exacte. J’ai passé ces vacances à osciller entre abattement absolu et euphorie hystérique. La Tempête de Décembre-99 illustrait plutôt bien mon état intérieur. Et je n’ai aucun souvenir du passage à l’an 2000.

A la rentrée de janvier, j’allais quand même au lycée. J’étais déjà partie, pourtant. Dans ma tête. Dans ma tête. Dans ma tête un peu trop pleine.

Trop pleine de souvenirs heureux que je ne voulais pas oublier. Trop pleine d’amour pour des proches que je ne voulais pas quitter. Trop pleine de projets d’avenir que je ne pourrai plus faire. Trop pleine de colère, d’incompréhension, d’injustice, et d’impuissance.  Trop pleine de la rage la plus violente. Trop pleine de vie, dont je voulais encore, encore, ENCORE. Trop pleine de la mort, à laquelle je me résignais, en la repoussant pourtant de toutes mes forces, de toute mon âme.

Trop pleine de cette boule maudite, venue d’on ne sait où. Je ne le saurai jamais.

La peur. La peur, celle qui vous prend aux tripes. La peur. La peur la plus pure, la plus originelle, la plus… Celle qui vous pétrifie.

La peur.

L’opération a finalement duré six heures. Ils n’avaient pas vu à l’IRM la forme de l’oursin. Il a dû retirer un à un tous les piquants. Et n’a pas eu d’autre choix que de couper les muscles de la paupière droite pour les atteindre.

Et je me suis réveillée.

J’étais vivante.

On m’avait coupé la tête en deux, et je n’ai eu droit pour combattre la douleur pendant ces trois semaines d’hôpital qu’à de l’Efferalgan. De la morphine, point.

Mon œil doit, privé de muscles, restait fermé. Mon œil gauche, traumatisé, était gonflé. Ma mâchoire, cassée, pouvait à peine s’ouvrir. Je pouvais à peine voir, à peine parler, à peine manger. Heureusement, je dormais.

Seules quelques voix ne provoquaient pas d’horribles maux de tête, et semblaient même les apaiser. Des voix. Les voix de ma famille. Celle d’André Dussollier, dont j’avais un livre sonore dans mon walkman. Celle de Jeremy Irons, dont j’avais enregistré les seuls dialogues de Scar du Roi Lion. Celle de PPDA, qui prenait le relais le soir quand les visites étaient finies.

A la rentrée de février, je suis retournée au lycée. Borgne. Un bonnet sur la tête pour protéger et cacher la cicatrice. Incapable de lire, d’écrire. Dormant sur ma table toutes les après-midis. Devant subir les regards.

Les regards.

Si seulement j’avais pu les rendre.

Au mois de juin, après des semaines sans 3D et sans couleurs, ma paupière s’est rouverte. Un peu.

Le monde, le monde !… Ses formes, ses couleurs, sa beauté, mon dieu, sa beauté…

Février 2005. Quatrième et dernière opération de reconstruction de la paupière. Ce n’est pas parfait. Je resterai légèrement défigurée à vie. Je ne pourrai plus jamais fermer les yeux naturellement. Mais je vois. Et je suis vivante.

Vivante. Et voyante.

Si tout cela sort aujourd’hui, c’est parce qu’une personne que je ne connais pas est en train de vivre la même épreuve. @LAuvergnate est dans sa chambre d’hôpital et subira demain matin l’ablation d’une tumeur au foie.

Je suis depuis quelques heures sur Twitter ses angoisses, ses peurs, ses larmes, et ses appels à notre soutien. Je veux qu’elle sache qu’avec ce billet, je lui tiens la main.

Je veux qu’elle sache que tout ira bien. Et que lorsqu’elle s’éveillera, elle prendra conscience de la beauté, du miracle, de la fragilité, de la force de la vie.

Je veux qu’elle sache que le meilleur, que le plus beau reste à venir.

Je te tiens la main, Marie.